11 mars 2007

La plus courte histoire du monde

Lubitsch et Friedkin, à quelques jours d’intervalle. Lubitsch et Friedkin dans une même galère, celle de la fiction amoureuse. Rapprochement improbable et pourtant, placés côte à côte, Angel (1937) et Bug (2007) semblent formuler quelque chose d’approchant. Tentative voisine, bien qu’inversée, de refondation du couple et du récit dans l'histoire courte.


Fallen Angel

« The shortest tale in the world… » : la phrase s'éteint dans un chuchotement, soufflée du bout des lèvres par Dietrich à son amant d’un soir, tandis que la Lady coupe court à son escapade. Angel pourrait s’en tenir à cette seule réplique, une seule et même respiration pour dire l'espoir et son démenti, l’efficace et les limites de la fiction. La fiction, ici, naît d’un double artifice : du terme prématuré mis à l’aventure et des possibilités infinies qu’il ouvre dès lors à l’imagination et au regret ; de cet oubli, ensuite, auquel l’un et l’autre promettent de s’astreindre. La plus courte histoire du monde serait celle qui ne s'en tiendrait qu'au commencement, qui ne cesserait jamais de commencer. Ce serait aussi, assurément, la plus belle histoire d’amour. L’ange se retire de lui-même du ciel des premiers émois avant même qu’il ne s’assombrisse. Trouble in Paradise (1932) nous avait déjà averti : « les débuts sont toujours difficiles ». On en sait à présent la raison : c’est qu'ils n'ont pas vocation à durer. Daney, déjà, l'avait formulé au sujet de La folle ingénue (Cluny Brown, 1944) : Lubitsch a l'ambition folle d'un cinéma inscrit dans un présent inaltérable, préservé de toute durée, de tout transport et de toute progression. Un cinéma qui se consumerait sans dépense, éternellement préservé de cette cruelle loi de corruption du temps.

Œuvre autarcique, esseulée et isolée dans son piétinement, implacable et indolore, tenue par son rêve d'une origine toujours reconduite, d'un amour perpétué dans l’ignorance de l’autre. L’ignorance du nom, primordiale : Dietrich s’opposera tout au long du dîner à ce que son compagnon ou elle-même décline son identité. Pour refonder la parole amoureuse, dire la vieille recette avec de nouveaux mots, des mots vierges, il faudra la façon propre de Lubitsch, son regard, de biais, comme ses écarts de langage. Il faudra réunir mari, femme et amant, et que s’instaure entre eux trois un dialogue à double sens, nourri par ce que, respectivement, chacun sait et ignore de l’autre. Pour se placer à nouveau dans un état d’innocence perdue, il conviendra d’emprunter des chemins de traverse, ces détours que l’on connaît : un plan de côté - ici, le coup d’oeil d'un maître d’hôtel sur les plats qui reviennent en cuisine - ou le jeu d’un double langage. En somme, l'espoir d'une sortie par le haut des convenances et des conventions, des normes et des habitudes, principe d'une perpétuelle exit option. L'échappée, toujours, se fait à la jointure, dans le jeu d'une parole amoureuse qui se soustrait à sa propre institution pour s’ordonner aux conditions d'une expérience éternellement première.

Son of a preacher man

Autre histoire écourtée, celle des amants sulfureux de Friedkin. Autre manière de mouliner la parole jusqu’à plus soif, pour en faire matière à fusion entre deux êtres. L’important, dans Bug, n’est certainement pas la métaphore politique, passionnante mais sans doute beaucoup plus retorse qu’elle n’y paraît, mais cette leçon de choses passionnelles qui, loin de jeter l’anathème sur le couple, paraît s’évertuer à en consacrer la fascinante puissance d’expression, le convertir en machine folle à produire du récit affectif. Pour cela, Friedkin lance l’offensive sur le terrain de la télé : espace clos gagné par l’esprit de dispositif, circulation en réseau fermé, lisibilité outrancière du sens politique, jeu de la fiction mis en abîme et tenu dès lors à la fois comme objet de discours et enjeu narratif. Pour composante essentielle, la vitesse d’exécution : célérité des déplacements, empressement des corps habités par un mouvement qui les déborde et serpente à leur surface, mais urgence également à sceller le pacte amoureux. Soulignée à plusieurs reprises, cette précipitation de la relation semble constituer sa capacité première à atteindre pareil état d’incandescence. Là encore, on rechigne à livrer son histoire, on s’invente une identité neutre, angélique, pour s’en tenir aux lois d’un furieux speed dating.


Si la fiction du couple s’y affirme tout aussi factice et volontariste, quelque chose, tout de même, aura changé depuis Lubitsch. Comme s’il s’imposait à présent de l’inscrire dans un ensemble élargi, de la brancher sur une toute autre histoire. Le troisième terme introduit n'est plus tout à fait un personnage, même sous les traits occasionnels d’un mari violent ou d’un Dr Folamour, figurations outrancières d’une domination masculine ou d’un biopouvoir. Plus de détour possible, mais une confrontation au monde - plus question, en d’autres termes, de jauger les affaires internationales aux bonnes manières des domestiques de diplomates. Se heurter plutôt au cours des choses, à la violence et l’âpreté d’un extérieur apparemment absent, auquel on puise en amont, dans sa matière indistinctement politique et religieuse, à l’essence même du mythe. Le langage ne peut plus valoir comme médiation ou contournement : il se doit d’être transparent dans ses intentions, s’attacher à une écriture ostensiblement didactique. Parole dès lors littéralement brûlante, prompte à se consumer et à porter Peter, digne fils de quelque prédicateur enfiévré, à un état de transe. D'horizon et de salut, pour le couple comme pour le récit national, il ne s’en trouvera qu'entre Unabomber et le Révérend Jim Jones. La fragilité de la fiction, toujours à deux doigts de rompre sous les coups de butoir des habitudes et du réalisme pragmatique, contraint à en accepter pleinement le caractère destructeur, foncièrement déraisonnable.

Le couple, mains et visages maculés de sang, ne peut que se faire front tandis que le monde se trouve sommé de faire face à la folie des récits qu'il produit. Il n'est plus question de perpétuellement le reconduire dans son état premier mais, au contraire, d’en précipiter la fin, de le presser dans sa marche à son inéluctable destruction. Mais peu importe, au fond, l’inversion des procédures puisque l’ambition est commune : l’histoire brève aura pour seule vocation de rendre à nouveau fécondes les terres brûlées de la fiction.

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