31 août 2007

Télé-patrimoine

Heroes, la dernière sensation américaine, l'expression d’une télé qui se découvre une vocation patrimoniale, s'acharnant à défaire un tissu historique déjà filandreux, troué de mille parts. Série qui s'offre comme ce qu'elle n'est pas – ce breuvage snob, mi-champagne mi-soda, objet mineur, vif, stylé, inconséquent, que l’on aura pu identifier comme l’expression d’une culture pop quand il faudrait plutôt parler d’affirmation d’un art moyen.

Moyen dans le sens de médian, de la recherche du plus grand dénominateur commun. Comme le témoignage également d’une extrême prudence qui lui vaudra sa tenue d'alcool étonnamment mature et ce sentiment de familiarité qui s’y diffuse dès les premiers instants. Un confort douillet, jamais véritablement dérangé. Ce qui constitue tout à la fois sa chance et son drame, que d'être ainsi dotée d'une telle plasticité, propriété souvent réputée esthétique, qui confine ici au retrait ou à la désertion, à l'excès de politesse et de courtoisie. Plastique, encore, dans le double sens d'un art de la composition et d'une propriété constitutive, l'ouvrant à métamorphoses et à modulations. A la limite poreuse entre plasticité et mollesse, accueillant en son sein toutes références sans que celles-ci ne viennent jamais faire écran. C'est là la grande courtoisie de la série. C'est aussi sa limite. Que peut alors valoir ce torrent de réminiscences à venir nourrir son cours, abandonnées à la toute-puissance d’un dispositif accablant ? Du recyclage ? Pas vraiment. Plutôt une logique d'accumulation, où tous les registres culturels, placés sur un même plan, se constituent ensemble en patrimoine génétique. Une sorte d'âge adulte de la série conceptuelle, aux audaces toujours mesurées, qui ne connaît ni dérive ni sortie de route, mais organise un grand circuit aux ramifications étonnamment balisées, chaque déviation convertie en voie normée et signifiante. Pas de dépense gratuite ni d'incongruité - tout se tient impeccablement dans les limites de la cohérence et de l'équilibre.

On pourrait dire en ce sens que Heroes ressort d'une logique de collection, mais alors à la façon dont l'entendait Benjamin : le recensement d'indices témoignant des glorieuses promesses d’un passé révolu, cette histoire oubliée des vaincus. Une réappropriation moderne de l’allégorie baroque qui fonctionne à coup de citations venant dynamiter le cours linéaire du devenir historique. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le moteur du récit réside dans cette procédure de collection concurremment menée par trois personnages : Lindermann, dangereux philanthrope qui reconstitue, toile après toile, une forme d’art plastique de la prophétie, dont le souci de conservation vaut comme tombeau de son fonds muséal ; Sylar, figure du mal radical, possédé par son désir insatiable de collecter, qui cherchera en vain l’apaisement auprès de sa mère, à la faveur de l’un des grands coups de force de la saison ; Peter, enfin, véritable éponge humaine, dont la capacité à absorber les pouvoirs de ses pairs illustre de façon exemplaire la stratégie esthétique de la série. Laquelle se montre déterminée à procéder à un nivellement des références, à élimer toute dissonance, œuvrant non pas au titre d’une parole d'autorité, mais par mise en cohérence, magistrale procédure de digestion qui permet de faire exister ensemble, dans une même galerie, une même collection de vignettes, autant de réalités singulières et inconciliables. C'est en cela que l'étape Lost est consommée ou, du moins, sa voie contournée : il n'y est pas question de réalités contradictoires (autant de points de vue épousés tour à tour, dont aucun ne pourra s'imposer) mais de définition d’un plan intermédiaire. Pour atteindre ce point de consensus, toujours à deux doigts de l'effacement de toute subjectivité, la fiction doit faire le deuil d'un acquis des séries conceptuelles, ce principe constitutif d’incertitude qui parvenait à lézarder jusqu’à leur principe-même. Ici, l'identité de la série n’est jamais remise en cause et trouve même à s'affirmer dans chaque nouvelle avancée du récit, dotée d'une cohérence et d'une ténacité exemplaires. Une fois établi ce socle fondateur, libre cours peut être donné à toute inspiration : le canevas est suffisamment extensible pour parvenir à l'intégrer. On s’en trouve positivement surpris. Pourra-t-on pour autant s’en montrer enthousiaste ?

Face à pareille exigence de concentration, on songe au dernier Spiderman (Raimi, 2007), le troisième du nom, qui dévoilait une ambition équivalente, avec son personnage de forçat échappé d'un Guantanamo imaginaire, empruntant sa poétique au Sin City de Miller et Rodriguez. Une figure instable qui se découvre comme faite des cendres et des ruines des tours effondrées et qui doit, pour survivre, apprendre à rassembler toutes les particules dispersées qui le composent. Contrainte qui vaudra tout aussi bien pour les protagonistes de Heroes, tenus de se plier à un lent apprentissage pour domestiquer leurs supers-pouvoirs. Mais tandis que Spiderman se refuse dans les faits à la majorité, jouant la carte du grotesque et de la gaudriole, Heroes s’astreint quant à lui à une maturité désarmante. Deux voies se dessinent alors pour faire face à l’éparpillement : l'accession à l'âge adulte d'une série qui assagit Lost et consorts ; la complaisance dans l’âge ingrat, signe chez Sam Raimi d’un refus entêté de se laisser enfermer dans l'adoubement critique que lui auront valu les deux premiers opus de sa franchise. En ressort toutefois une exigence commune face au monde dématérialisé : s’il convient toujours de faire collection, ce n’est plus tant pour lutter contre l'éparpillement des choses mais pour se rassembler soi, se tenir à une identité nouvelle, encore inexplorée, stabiliser des pouvoirs qui semblent ressortir d'un second corps évanescent. D'où cette procédure à laquelle sacrifie la super-fiction, comme ordonnée à une vocation patrimoniale redéfinie, qui ne peut avancer, au sens génétique du terme, qu’à coups de mutations. Par où la trame messianique se trouve renversée pour s'offrir comme dispositif à traduction et transformation : non pas la réalisation de la prophétie mais la rupture avec les déterminismes historiques, ce poids mémoriel qui accable les vivants, conscience de ce qui a eu lieu, de venir après et de devoir sagement réaliser un devenir déjà largement entamé.

5 commentaires:

th a dit…

Enfin de retour ! Très content de te relire.

rph a dit…

Oui, de retour. En espérant pouvoir disposer d'un peu plus de temps pour tenir le blog à jour. Mais quand ce n'est pas le temps qui manque, c'est l'envie qui vient à faire défaut. Ce qui est d'ailleurs, dans les grandes lignes, ce que nous racontent toutes ces séries.

As-tu suivi Heroes ? Je serais très curieux d'avoir ton sentiment...

th a dit…

C'est au programme. Mais la série n'a été diffusée qu'en vf sous nos cieux, on attend donc l'arrivée des dvd au vidéoclub. Cela dit, ton billet m'a quelque peu refroidi.

rph a dit…

Ce que je relève n'est pas tant de l'ordre de la réserve que de l'observation intriguée. La série n'est sans doute pas l'objet tonitruant et décomplexé que l'on a bien voulu dire mais plutôt un ouvrage extrêmement maîtrisé, dont le caractère d'achèvement constitue à la fois la force et la limite. Pour le reste, le show est parfaitement assuré et il y a même, sur le dernier tiers de la saison, un ou deux épisodes proprement prodigieux.

JG a dit…

Décidemment, nous ne sommes pas du tout d'accord sur Spidey 3...
Il faudra que nous en reparlions.

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