9 avr. 2007

Par trois fois




Three times (Hou Hsiao-Hsien, 2005)

La rencontre amoureuse déclinée et reconduite sur le mode du sample et de la boucle musicale, ni tout à fait la même, ni tout à fait autre, sans possibilité de séquencement. La chronologie est mise en déroute et par trois fois le même temps se dit sans s'attacher à la manière : temps des amours, temps de la liberté, temps de la jeunesse. Quelle articulation entre ces trois-là ? Ni reprise, ni recommencement ; ni poursuite, ni continuité - un peu de tout cela, selon un récit qui s'effiloche et se ramifie, se perd et se retrouve, construit un autre possible de la temporalité amoureuse.

Et c'est précisément parce que la suture est insaisissable, s'estompe dès que l'on tente de la saisir, précisément parce qu'elle échappe à toute procédure stable, que le temps de la rencontre peut se perpétuer, ne tenant plus qu'au fil de la parole amoureuse. Fil tendu à l'extrême, tranchant, qui se tisse quant à lui, selon ce principe même de progression et de capitalisation désavoué par le récit : de la lettre au SMS en passant par l'intertitre, il y a accumulation d'un gain, une économie symbolique du signe qui s'élabore et s'attache à la résolution progressive de la relation contrariée. Hou Hsiao-Hsien est cinéaste et ne peut s'empêcher de procéder à la synthèse dans le plan.

1966 : à la relation épistolaire et aux retards que la lettre accuse sur le temps morne de l'existence, ce temps qui passe pourtant toujours trop vite, correspondent ces disjonctions dans la profondeur de champ et ces reports dans l'échéance des retrouvailles - maladresse et timidité des premiers émois. 1911 : ces cartons qui viennent se loger dans un mouvement de caméra, à la façon d'un insert, d'une incision dans le cours fluide de la rencontre, toujours un temps après le mouvement des lèvres, valent comme les pulsations d'un métronome, les palpitations contenues d'un coeur libre dans un corps contraint. 2005 : mails et textos logent enfin le verbe au coeur de l'image et du transport ininterrompu des amants, devançant à présent le récit et la rencontre plutôt qu'ils ne les placent en suspens.

Dans cette histoire rejouée, quelque chose s'est consumé : de la mention "partie sans laisser d'adresse" aux notifications d'appels en absence, la parole n'est plus cette missive qui souligne la lenteur et les lacunes des déplacements amoureux, mais un signal qui précipite et témoigne de l'effectivité des écarts sentimentaux. S'il y a toujours un déport de la parole, entretemps l'idée du couple se sera faite, qui trouve à se réinventer dans un perpétuel retard à soi.

4 commentaires:

jean-sébastien a dit…

are you sleeping? are you sleeping? are you sleeping? dear rph...?

rph a dit…

I'll sleep when I'm dead...

Tout juste éloigné pour un temps. Décentré, en quelque sorte - mais cela ne saurait durer. Vais très vite avoir l'occasion de revenir animer un peu ces lieux.

Stance a dit…

Et le wifi dans les amphis, alors ?

rph a dit…

Ne m'en parle pas : je sors vaincu et profondément abîmé d'un combat inégal qui m'aura opposé à ma carte PCMCIA et à l'autorité de certification GTE Cybert Trust Global Root (si, si, ça existe).
Occupé également, comme tu le sais, à la production d'une autre forme de littérature grise - terme qui retrouve d'ailleurs, pour le coup, son sens propre.

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