30 déc. 2006

Pas tout à fait la vie dont j'avais rêvé



Sautera, sautera pas, la belle ingénieure ? Mine ombrageuse, chignon strict et lèvres pincées : on l'imagine sans peine se livrer à l'abîme sous le coup d'une impulsion, comme déroulant le fil de sa silhouette longiligne. On la voit déjà se risquer au saut de l'ange, les pans de sa veste battant au vent et esquissant dans son dos une paire d'ailes. Tout au long de Paprika (S. Kon, 2006), la tentation est constante d'un abandon à la forme et au mouvement qui l'anime : les obèses, dominés par leur propre rondeur, gonflent jusqu'à l'éclatement ; les flics, dans leur course, se démultiplient et se perdent dans la trace de ceux qu'il poursuivent... Manifestement, l'heure du bilan est cruelle et les choix de vie y font bien pâle figure - ne reste plus qu'à se laisser submerger par ce que l'on est devenu, cette apparence à laquelle on a fini par se conformer, bon gré mal gré. Vite soufflons la lampe, afin / De nous cacher dans les ténèbres !

Le film en son entier, résonne comme un long examen de minuit, jetant en arrière, par-dessus l'épaule, un regard médusé. Cette oeuvre que l'on savait déjà touffue et dense, virtuose (souvent dit), délicieusement tourmentée, toujours à la lisière de l'expérimentation (dit et redit, également), on la dirait contrainte, aujourd'hui, de dresser le bilan du cinéma dont elle se réclame et qu'elle s'invente en se constituant, art au statut bien incertain, perpétuellement affolé par ces ersatz de réalité qui lui filent entre les doigts. Malheur aux tenants du réalisme, leur plus sûr représentant est tombé, on ne sait vraiment comment, dans le cinéma d'animation. Il y a un an déjà, Mary (Ferrara, 2005) faisait vaciller l'équilibre et la frontière entre fiction et réalité, vidéo et cinéma. Il en ira de même ici, tandis que les passerelles entre la série - Paranoia Agent - et le film, procèdent à l'imbrication de deux ordres de puissance équivalente. Ce sont pourtant deux mouvements antagonistes à l'oeuvre : d'un côté, le flux continu du programme télé qui dessine un réseau toujours fragmentaire et inachevé ; de l'autre, un souci non seulement de clarification mais d'achèvement, qui conduit le film à sa résolution linéaire, droit dans ses certitudes, quand bien même celles-ci seront vrillées, coudées ou polymorphes.

2006 aura vu éclore - en Asie, est-ce un signe ? - d'étranges chrysalides. Il y a peu, cette créature née d'une mutation génétique, suspendue aux embranchements métalliques d'un pont de Séoul, maladroite à terre et serpentine dans les remous du fleuve Han. A présent, cette jeune fille piquante, gracile et ingénieuse, qui papillonne dans des univers oniriques. Retournée comme un gant, elle laisse apparaître cette chenille qui gît en elle, femme mature et froide, éminemment cérébrale, définitivement soumise à l'emprise du réel. 2006, aussi, aura invité sur les écrans des obèses magnifiques, touchants et troubles. Ici, ce génie immature qui aura conçu l'invention diabolique permettant d'accéder aux projections les plus intimes et, bientôt, de leur laisser vivre une existence autonome. Ailleurs, ces mafiosi dépressifs, outres pleines à deux doigts d'éclater, en quête d'un ailleurs inaccessible, dont l'univers se lézarde et se fragmente, menace constamment de voler en lambeaux. La mue, donc, serait en cours, selon un trajet singulièrement inversé qui exige d'en revenir à un stade premier, surformé jusqu'à l'informe, fait d'excès et de rétention.

Un état, là encore, d'indigestion, conçue comme profusion festive, grand Barnum annoncé avec fracas dès l'ouverture. La référence s'impose, sans doute malheureuse dans ce qu'elle cantonne le film à un entre-soi du cinéma d'animation, mais c'est évidemment aux grandes oeuvres tardives de Miyazaki que l'on songe, tant Paprika apparaît tenir à la fois de l'épuisement survolté et de l'engraissement formaliste du Voyage de Chihiro (2002), et de ce temps de la maturité, découverte inespérée des âges adultes, auquel conviait Le château ambulant (2005). Le registre psy, chez Satoshi Kon, on pouvait le prévoir, n'est qu'artifice - ce qui éclaire la pauvreté de son séquencement linéaire, tôt replié sur lui-même. Sa formule pour grandir ? S'installer dans sa propre incapacité à se défaire de soi aussi bien qu'à devenir autre et accueillir, bras grands ouverts, le retour incessant des morts et des rêves enfouis.

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16 déc. 2006

Sécheresse et débordement


Meurtre dans un jardin anglais





Voilà plus de quinze ans - on pourrait dire, s'il fallait le dater précisément, depuis Crimes et Délits - que Woody Allen ne s'emploie plus, faute de mieux, qu'à rêver d'un ailleurs. Mouvement qui aura emporté la conversion de son pessimisme moral en une expression pauvre et mécanique de déterminisme aléatoire. Une approche qui se réduira dans les faits à une formule d'assignation à résidence dans l'espace clos d'un cadre, d'une caste, d'un jardin. A inscrire dans les frontières les plus étroites ce cinéma que l'on dirait frappé d'anorexie, réduit aux contraintes qu'il se donne et aux buts qu'il s'assigne.

Ce dont Scoop tire le parti le plus radical, celui du subterfuge désenchanté, de la prestidigitation sans magie : labyrinthes dans l'intrigue policière, chausse-trappes et portes dérobées dans les rapports de classe ou les relations amoureuses, toutes ramifications qui apparaissent ici participer d'un même parcours imposé. Un ballet d'automates qui voudrait se donner des airs d'expérimentation, contraignant chacun à respecter son petit bout de chorégraphie au fil de déplacements dont le moindre plan semble porter fièrement le labeur, chargé du reflet et du bruissement de cette multitude de repères méticuleux que l'on imagine avoir été tracés au sol. Infailliblement, la narration se trouve absorbée par le dispositif quand celui-ci devrait au contraire lui réserver autant d'ouvertures et d'échappées. Chaque figure épinglée sur fond de portrait de groupe, perdue dans un décor décidément trop vaste ou désespérément coincée à l'arrière-plan - en somme, toujours en voie de dilution. Délicate entreprise que pareille tentative de soustraction à soi - la manoeuvre, d'ailleurs, ne parvient qu'à redoubler le sentiment d'accablement qui l'aura inspirée.

Le ventre de l'architecte



La télé, quant à elle, semble ne donner sa pleine mesure qu'en pareille condition, dans l'exacerbation de sa propre identité. Une nouvelle saison des Soprano pour s'en convaincre, la sixième, tandis que la série fait déjà figure de vétéran, de père fondateur - ogre qui en viendra immanquablement à croquer ses enfants, dût-il s'en crever la panse. Omniprésence de la bouffe, toujours, avec cuisiniers, voleurs, femmes et maîtresses, récit virtuose dans sa capacité à s'installer dans un état de perpétuelle indigestion. Les corps enflent et s'emplissent ; reculent à mesure les limites d'une télé gonflée aux hormones, nourrie par un cinéma toujours plus ample (Kubrick, Wilder, Sirk...).

Calée dans sa masse, la série s'offre une succession de splendides décrochages - onirisme sec dans les dédales de l'inconscient, le temps d'un passage en service de réa intensive ; échappée gay aux couleurs automnales et romanesques, loin, bien loin du New Jersey natal ; virée, enfin, dans un Paris touristique saturé par la splendeur de l'art, le poids de l'histoire et la présence toujours vibrante de ces morts qu'il faudrait enterrer. Autant de détours qui révèlent l'existence en creux ou dans les jointures de mondes parallèles, comme à l'état de latence ou suintant de l'univers obèse des Soprano. Autre façon, radicalement opposée, fluide et organique, d'articuler l'aléa et la contingence aux contraintes des structures et aux déterminations des hiérarchies instituées. A croire que la série trouve son salut dans sa propre asphyxie, à puiser dans un excès de soi une ivresse claustrophobe.

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