17 oct. 2006

Les affamés



Politique, The Host (Bong Joon-Ho, 2006) l'est jusqu'au bout des ongles. De ses ongles noirs et de ses tentacules, serait-on tenté de dire, prompt à reconduire ce rapport étroit que le film établit entre déchéance d'un Etat ou d'un père, infoutu de nourrir ses enfants, et surgissement d'une pure puissance organique de dévastation. Le film lui-même semble d'ailleurs gronder de longues complaintes caverneuses, que l'on imputerait volontiers à la souffrance d'un estomac vide. Celui d'un bas peuple astreint au jeûne par un pouvoir corrompu, devenu le pantin d'une tutelle étrangère. Il y sera donc largement question d'aliments et de privation - d'ingestion et de régurgitation de corps malléables. De mutation, également, de fausse contamination virale et de véritable intoxication médiatique.

Difficile, dans un tel contexte, de ne pas songer à La Guerre des mondes (Spielberg, 2005) : mêmes créatures à l'identité indécidable, jaillies des profondeurs insoupçonnées du quotidien, mêmes familles qui se délitent, à deux doigts de sombrer dans le misérable et, surtout, même sens aigu de la beauté façonnée par l'effroi, trouble fascination pour le régime de la terreur. Mais, tandis qu'en Amérique, le danger naissait de l'apparition d'une intelligence supérieure, c'est ici, tout à l'inverse, la crainte d'une violence bestiale qui domine, l'affolement suscité par les possibilités destructrices de la nouvelle chair. L'impression également d'une menace intérieure, d'un parasite non seulement logé dans les entrailles de la ville mais secrété par sa folie-même - sensiblement distinct, donc, de cet alien (Ridley Scott, 1979), cet autre absolu auquel il emprunte pourtant certains de ses traits morphologiques. Albatros vengeur, le monstre peine à terre, embarrassé par sa propre masse, et rue comme un chien fou. Mais son agilité ne trouvera pas d'égale dès lors qu'il s'agira de bondir d'un embranchement métallique à un autre et de se maintenir entre deux rives. Ou aussi bien de disparaître dans les remous noirâtres de ce fleuve, chaos premier et séculaire, dont il tire son origine.

Sur le fond, The Host pourrait se résumer à cette vieille opposition entre une société forcément organique et mutante, et un Etat réduit à ses structures de verre et ses produits de synthèse. Entraîné par la bête, le film ne se limite toutefois ni à sa charge politique explicite ni au travail de la métaphore - et c'est là son plus bel exploit, dans ces propositions formelles auxquelles il incombe de porter l'estocade. Au premier chef, cette capacité désarmante dont il fait preuve, dans l'articulation de singularités résolument inconciliables: une manière de déployer une pluralité de registres sans raccords apparents, basculant le plus spontanément du monde de l'horreur à l'intimisme, de la tension au grotesque. S'y éprouve une forme de radicalité démocratique de la mise en scène qui visera, au-delà d'une distribution égalitaire de chaque segment et de l'instauration d'un rapport dialogique, leur empiètement et leur ouverture inéluctables, décelant dans chaque modulation de l'expression matière à se défaire de sa propre autorité. Conséquent, le film atteint son point d'orgue dans une séquence d'équilibrisme, un état limite de tension collective, que l'on dirait tout droit sortie du cinéma politique italien des années 1970 ou encore inspirée du Tsui Hark de L'enfer des armes (1980), sans plus de disinction entre ardeur du brûlot et grand-guignol du masque déformant.

A monde d'affamés, cinéma d'enragé. Il est des raccourcis qui ne sont pas pour déplaire, parmi lesquels ceux abondamment empruntés par The Host. Cheminement pour le moins singulier qui organisera dans un même circuit prise de parole politique et procédure de digestion, ouvrant un espace de libre coalition aux gueules muselées et aux ventres vides.

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