30 sept. 2006

L'impossible sortie de soi





Rempiler - la tâche est ardue mais n'en apparaît pas moins essentielle, devenue pour nombre de séries contemporaines cette exigence pressante et ce motif central qu'elles auront appris à décliner sans modération. Une préoccupation largement partagée, qui se posera toutefois en des termes bien spécifiques chez Larry David. Car si la poursuite sur une cinquième année de Curb Your Enthusiasm se heurte au sentiment d'achèvement sur lequel laissait la précédente saison, la série joue suffisamment de sa mécanique rôdée et de la permanence de ses effets pour ne pas avoir à se soucier d'une possible usure du dispositif. D'autant qu'elle compte parmi les productions avec lesquelles se construit une relation dans la durée et auxquelles on ne se lie véritablement qu'après adhésion à une figure incarnée - ici, Larry himself - dont la principale qualité tient à sa capacité naturelle à être soi et seulement soi.

Ce que le teaser exploite avec grande justesse. L'accroche a beau rater sa cible - l'important n'est pas de reconnaître en Larry ses propres travers -, l'image vise juste dans sa représentation d'une humanité dépeinte sous des traits invariables. Grisaille et griserie de l'identité à soi, reproduite à l'infini, démultipliée et entraînant chaque spectateur dans son sillage. Car, au fond, ce qui nous le rend si proche, c'est de savoir Larry perpétuellement égal à lui-même. La reprise se trouvera alors découplée de toute idée de relance, seulement adossée, jusqu'à l'abattre, au principe premier de la série, à cette manière assez roublarde de jouer sa vie sans toutefois à aucun moment ne véritablement l'engager. Risque minimal et gain assuré par une double mise. D'un côté, un billet sur le one-man-show, avec son écriture serrée qui trouve une aération dans la part laissée à l'improvisation - la rigueur des structures combinée à l'ouverture des possibles ; de l'autre, un pari sur le principe sériel, entendu comme procédure de répétition et de reprise, d'ajustements perpétuels de nature à susciter des effets de sens d'une complexité inouïe.

Assurément, une cinquième saison ne s'imposait pas. A tous les égards, le projet avait été bouclé dans la précédente, et même rondement mené. Pourquoi, alors, un énième tour de piste ? Au temps de la maturité, succède celui de la réduction : appauvrissement, redite, stéréotypie. D'où vient-il alors, que l'on éprouve encore une telle jubilation face aux péripéties du personnage ? Peut-être, précisément, parce qu'elles fonctionnent comme un tour à vide ou, plus exactement, un tour par le vide. La permanence induit un renversement des catégories en usage, sur un mode de défiance et de provocation à l'encontre de ce qui aura été si minutieusement établi.

Parti, très haut en amont, dès Seinfeld, de la scène, Larry David y était inéluctablement revenu, après maints détours, sur la dernière saison de son show en nom propre. Entretemps, se sera opérée une véritable mue du stand-up, depuis la scène et son omnipotence de la voix, débordant la langue, de l'ordre du babillage et de la ratiocination, jusqu'à l'écran, avec son spectacle total d'un corps singulier à la nonchalance contenue, valant perpétuation du commentaire et du sarcasme. Si la Lubitsch touch a pu être définie comme cette façon élégante de relever, comme au détour d'un plan, un détail savoureux, la David touch s'en trouve être l'héritière à bien des égards, tandis que l'acteur livre ses observations facétieuses, sans avoir l'air d'y toucher, par sa seule présence corporelle. Dans sa posture maîtrisée, qui invente une décontraction à usage des anxieux et des maladroits, la silhouette filiforme de Larry, longue tige campée dans ses sneakers, ajustée à ses pantalons casual et ses sempiternels polos de golf, agit infailliblement comme une remarque acerbe sur le monde. Lequel le lui rend bien en retour, s'employant à l'agiter en tout sens dans une lutte perpétuelle contre un ennemi insaisissable - l'opacité des usages et la déraison du sens commun. Déambulations dérisoires, du drugstore au fast-food, d'un cabinet de praticien à un autre, au fil d'une quête éprouvante qui se conclura invariablement dans un état de tétanie.

Le modèle a fait ses preuves, qui parvenait sur chaque saison, et même dans leur articulation, à faire bloc, partie prenante d'un seul et même mouvement d'épuisement des ressources. Mais, si la série s'impose comme échelle de lecture pertinente, elle se trouve dès lors confrontée à la question de la clôture. Ce qui est très exactement ce contre quoi Larry vient buter ici, bien au-delà des obstacles auxquels il se trouvait jusqu'à présent confronté. Ce qui importe n'est plus tant l'existence de ces normes implicites et des réseaux souterrains par lesquels elles circulent, circuit patiemment arpenté et balisé saison après saison à mesure que Larry voyait chaque porte se refermer avec fracas devant lui, mais la résistance du système, son aptitude à supporter accélération et intensification de ses échanges. Le déplacement est opéré du sens introuvable au sens émietté : la casuistique vidée de sa fonction, cantonnée à une subjectivité communautaire - débarrassée, donc, de tout prolongement existentiel ou de leçons sur d'universelles lois cachées depuis la fondation du monde. Ne demeure plus la moindre trace de mystère dans cette immanence et cette confusion du sens, à laquelle procède son historicisation : puisqu'il n'y a pas moyen de se déprendre de son appartenance, qu'elle soit religieuse, ethnique ou sexuelle, seul subsiste l'espoir de sa déchéance par usage excessif et outrancier.

D'où ce tiraillement perceptible, tout au long de ces dix nouveaux épisodes, entre achèvement et issue, qui se traduit bientôt en programme d'une échappée impossible et d'une clôture inconcevable. Quand procéder par itération condamne à ne connaître ni fin, ni répit, contraint à avancer en pleine lumière pour avoir éprouvé et épuisé toute part d'ombre. Rien d'étonnant dès lors à ce que l'épisode final se révèle aussi décevant : dans sa transgression ultime, son reniement le plus radical, c'est-à-dire lorsqu'il tente de ne plus être lui-même, Larry ne peut qu'échouer lamentablement et rater sa sortie - une nouvelle saison, d'ailleurs, est déjà annoncée.

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