25 janvier 2007

[ciné-club] In absentia

Random Harvest (M. LeRoy, 1942)

Le film pourrait être anecdotique - et sans doute l'est-il à bien des égards - s'il n'était cette conscience tragique qui le noyaute, cette force d'aspiration qui installe le récit, tout en clairs-obscurs, dans une temporalité indécidable. Temps fissuré du traumatisme et de l'absence à soi, façon singulière d'habiter l'instant sans ne plus parvenir à s'y établir. Etrange, d'ailleurs, comme le film adopte spontanément la métaphore du foyer perdu, de la porte ou du seuil que l'on se refuse indéfiniment à franchir, pour fonder sa manière propre de bannissement intérieur.

Voir cette scène, assez belle, dérangeante surtout, où le héros, plongé dans la pénombre, reçoit hagard la nouvelle de la naissance de son enfant et de la survie de sa femme, se dirige vers la chambre où la mère est en couche et hésite un instant avant d'entrer. Il est des films qui courent après une clé improbable - clé d'intelligibilité ou de résolution des tensions. Ici, c'est tout le contraire : l'issue est signalée d'emblée, mais vaut comme impasse ou aporie.

Prisonniers du passé (Mervyn LeRoy, 1942), ses personnages le sont bel et bien. Et le retour du front de cet officier britannique frappé d'amnésie, a des accents d'interminable odyssée. D'autant que Leroy semble inscrire son mélo, ce que révélait déjà La valse des ombres, dans une forme délicate et maniérée de perception rétrospective des déchirures de son temps. Les ruines qu'il explore sont celles à venir bien plus que celles passées, les décombres d'une actualité contrariée.

Sans doute ne faudrait-il jamais partir de chez-soi : le passé s'en trouve inéluctablement englouti et le cinéma, cet art du temps, se retourne volontiers en disposition à l'oubli ou au déni, en inscription dans une temporalité creuse, désolée, comme souffrant de sa propre incomplétude.

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3 commentaires:

JG a dit…

On m'a soutenu avec sérieux il y a quelques jours à peine qu'il n'y avait pas de bon film de Mervyn LeRoy. Outre que ton texte fait plutôt envie, il me conforte dans l'idée que ce n'est pas le cas - position que j'ai défendue vigoureusement. C'est assez rassurant.

rph a dit…

La valse des ombres (ou Valse dans l'ombre peut-être ?) est sans doute de meilleure tenue - comme on dit dans ces cas-là -, mais j'avoue une petite préférence pour celui-ci, vraiment singulier, bancal, viscéralement malheureux. Et les fulgurances de Je suis un évadé, dont la célèbre séquence finale ? Un bon souvenir aussi de Little Caesar. Quelques autres, très probablement, en se creusant un peu la mémoire...

Il y a ici et là dans ces films, comme des éclats expressionnistes hybrides, dont la violence et la cruauté me surprennent toujours. Bref, il est grand temps de réhabiliter Mervyn. Heureux de pouvoir compter sur ton soutien !

JG a dit…

J'ai également beaucoup d'affection pour Little Caesar et la Valse des ombres, quoique ma vision de ce dernier remonte à loin. Mon interlocuteur me soutenait en revanche que Je suis un évadé - qu'il tenait pour le meilleur titre de la filmographie officielle de LeRoy - était notoirement le film de son producteur, Zanuck, bien plus celui de son réalisateur. Quoiqu'il en soit, il me semble pourtant que le film est tout de même porteur d'une griffe LeRoy que j'aurais un peu de mal à définir, mais qui me semble évidente dans chacun des films que j'ai pu voir. Sans doute ces éclats que tu évoques, mais également quelque chose de plus diffus, une espèce de violence sourde qui m'évoque un peu certains films de Wellman.

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