16 décembre 2006

[ciné-tv] Sécheresse et débordement

Meurtre dans un jardin anglais

Scoop (Woody Allen, 2006)Voilà plus de quinze ans - on pourrait dire, s'il fallait le dater précisément, depuis Crimes et Délits - que Woody Allen ne s'emploie plus, faute de mieux, qu'à rêver d'un ailleurs. Mouvement qui aura emporté la conversion de son pessimisme moral en une expression pauvre et mécanique de déterminisme aléatoire. Une approche qui se réduira dans les faits à une formule d'assignation à résidence dans l'espace clos d'un cadre, d'une caste, d'un jardin. A inscrire dans les frontières les plus étroites ce cinéma que l'on dirait frappé d'anorexie, réduit aux contraintes qu'il se donne et aux buts qu'il s'assigne. Ce dont Scoop tire le parti le plus radical, celui du subterfuge désenchanté, de la prestidigitation sans magie : labyrinthes dans l'intrigue policière, chausse-trappes et portes dérobées dans les rapports de classe ou les relations amoureuses, toutes ramifications qui apparaissent ici participer d'un même parcours imposé. Un ballet d'automates qui voudrait se donner des airs d'expérimentation, contraignant chacun à respecter son petit bout de chorégraphie au fil de déplacements dont le moindre plan semble porter fièrement le labeur, chargé du reflet et du bruissement de cette multitude de repères méticuleux que l'on imagine avoir été tracés au sol. Infailliblement, la narration se trouve absorbée par le dispositif quand celui-ci devrait au contraire lui réserver autant d'ouvertures et d'échappées. Chaque figure épinglée sur fond de portrait de groupe, perdue dans un décor décidément trop vaste ou désespérément coincée à l'arrière-plan - en somme, toujours en voie de dilution. Délicate entreprise que pareille tentative de soustraction à soi - la manoeuvre, d'ailleurs, ne parvient qu'à redoubler le sentiment d'accablement qui l'aura inspirée.

Le ventre de l'architecte

Les Soprano (David Chase, Saison 6, 2006) La télé, quant à elle, semble ne donner sa pleine mesure qu'en pareille condition, dans l'exacerbation de sa propre identité. Une nouvelle saison des Soprano pour s'en convaincre, la sixième, tandis que la série fait déjà figure de vétéran, de père fondateur - ogre qui en viendra immanquablement à croquer ses enfants, dût-il s'en crever la panse. Omniprésence de la bouffe, toujours, avec cuisiniers, voleurs, femmes et maîtresses, récit virtuose dans sa capacité à s'installer dans un état de perpétuelle indigestion. Les corps enflent et s'emplissent ; reculent à mesure les limites d'une télé gonflée aux hormones, nourrie par un cinéma toujours plus ample (Kubrick, Wilder, Sirk...). Calée dans sa masse, la série s'offre une succession de splendides décrochages - onirisme sec dans les dédales de l'inconscient, le temps d'un passage en service de réa intensive ; échappée gay aux couleurs automnales et romanesques, loin, bien loin du New Jersey natal ; virée, enfin, dans un Paris touristique saturé par la splendeur de l'art, le poids de l'histoire et la présence toujours vibrante de ces morts qu'il faudrait enterrer. Autant de détours qui révèlent l'existence en creux ou dans les jointures de mondes parallèles, comme à l'état de latence ou suintant de l'univers obèse des Soprano. Autre façon, radicalement opposée, fluide et organique, d'articuler l'aléa et la contingence aux contraintes des structures et aux déterminations des hiérarchies instituées. A croire que la série trouve son salut dans sa propre asphyxie, à puiser dans un excès de soi une ivresse claustrophobe.

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5 commentaires:

jean-sébastien a dit…

beau texte, ce débordement dont tu parle au sujet des Spopranos m'en rappelle un autre, celui de "Paranoïa Agent", où comment sortir de ses propres frontières, ce qui est rare généralement dans une série (qui joue sur ce rituel du quotidien), enfin nous en avons déjà parlé (et toi dans un post si je ne m'abuse)...mais on sent bien aussi que dans Les Sopranos ces décrochements (ou débordements) ne sont possibles qu'à la faveur du temps (du personnage, des télé-spectateurs), une fois que tout le monde s'est habitué à un univers, alors on peut s'autoriser des sorties (ce qui rend "Paranoïa Agent" et ses 13 épisodes d'autant plus expérimental et audacieux)...

d'ailleurs je me demande si peu à peu l'objet série n'est pas en train d'évoluer, d'opérer une mue, notamment par la possibilité de voir une série en dvd (j'ai vu que Prison Break existe déjà en dvd zone 2, mais est visible depuis longtemps en intégralité par p to p), puisque l'espacement dans le temps n'est plus du même ordre et que les désirs du spectateurs ne sont également plus du même ordre...enfin c'est une hypothèse...(déjà Patrice Blouin avait noté que 24 c'était l'arrivée des séries dotn chaque saison est close sur elle-même, comme un long film en quelque sorte...)

tu as vu Paprika sinon? je trouve le film décevant, étriqué dans son heure et demi au regard de ce que fait Kon dans Paranoïa Agent...

jean-sébastien a dit…

enfin ça reste un beau film quand même...

rph a dit…

Je viens seulement de voir Paprika. Etrange convergence, drôlement stimulante, comme si oeuvrait aujourd'hui sur différents fronts une même politique de l'obésité... Sur le film, je n'ai pas la moindre réserve (je vais tâcher de trouver un peu de temps dans le week-end pour clarifier tout ça) mais je comprends que tu puisses être déçu (d'ailleurs, ce que tu en dis sur Chro, me semble très juste : la façon dont les enjeux de la série sont clarifiés, le rapprochement avec Miyazaki, l'enfance comme horizon, etc.).

Pour en revenir aux séries, la durée, bien sûr, et la familiarité qu'elle permet d'instaurer, jouent pour beaucoup dans cette capacité qu'elles semblent se découvrir à prendre des chemins de traverse. D'autant que l'échelle de lecture pertinente n'est déjà plus la saison (tendance qui me semble amorcée dès les années 90) mais la série. As-tu eu l'occasion de voir The Wire, prévue, dit-on, pour durer cinq saisons (on en est à la quatrième) pensées et écrites comme une seule unité ?

jean-sebastien a dit…

non, pas vu, mais on m'en dit le plus grand bien (pour certains une très grande série)...

rph a dit…

Belle découverte en perspective, alors...

J'avais évoqué la série ici il y a quelque temps et un ami blogueur vient tout juste de lui consacrer un texte enthousiaste.

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