15 novembre 2006

[tv] Fin de série (après l'Empire)

Alias - Saison 5 (J.J. Abrams, 2005)Une fin de série, ça a toujours quelque chose d'une saison en enfer. Un arrière-goût de cendres - celles, ici, d'un 11 septembre reproduit à une échelle dérisoire, sorte d'écho amoindri de cette mémorable table rase par laquelle la série s'était imposée dans le courant de sa deuxième année. Conclusion nauséeuse et bâclée, donc, pour un programme jadis flamboyant, mené par la force à sa résolution sur des sentiers anéantis et un chemin de ruines. Politique de la terre brûlée pour Alias qui ne se sera jamais autant arranger de son substrat idéologique, ce vieux-fond prémillénariste qui alimente aujourd'hui le tout-venant de la religion civile américaine. Matériau de la série qui en constitue à la fois l'horizon, avec cette tension paradoxale qui articule dans un même mouvement contrarié ligne ascendante du progrès et aspiration dépressive du déclin, croyance dans la vertu de l'action juste et conscience de sa vacuité, perspective, enfin, d'un âge d'or à venir et fascination pour l'abîme. Lesquels trouvent à s'épanouir dans une conception d'un temps intermédiaire qui profite à un retournement stratégique des valeurs. Un temps d'affaissement de la norme, soustrait au régime légal ordinaire et désormais placé sous le signe du simulacre, mode souverain sur lequel seront rejoués les premiers temps de la série, sous couvert de transmission. Règne du toc et de l'incohérence, brandissant avec ostentation son absence d'enjeu et de résonance, comme si le prolongement véritable du récit se déroulait ailleurs, de façon autonome, et que ne demeurait plus à l'écran que son ombre portée et dévoyée .

Il y aurait probablement une histoire des séries à faire suivant une typologie fondée sur la façon dont s'y organise l'articulation du privé et du public. Car nulle n'échappe, ou peu s'en faut, au mélange des genres. Enjeux dissociés et concurrents, d'un côté, tantôt au profit du personnel (Urgences), tantôt emportant privilège du professionnel (A la Maison Blanche) ; ordres confondus, de l'autre, alors que tout s'ordonne aux frémissements de l'intime (Ally McBeal, Grey's Anatomy) ou, à l'inverse, se met au pas de la raison d'Etat - Alias et ses petits problèmes familiaux, projetés sur fond d'affrontement apocalyptique entre hyper-puissances. Pas sûr, en tout cas, qu'il faille y voir une forme de préciosité, d'affectation délicate. Dans cette manière de publicisation du privé, se joue quelque chose de l'ordre d'une désacralisation. Démontage en règle de l'institué que viendront conforter ces manières inconvenantes que la télé aura apprises aux plus respectueux de la chose filmée - un lexique quantitatif, des pratiques compulsives et une consommation kleenex, une acculturation, enfin, à l'inachevé et à l'éphémère.

Alias - Saison 5 (J.J. Abrams, 2005) En somme, s'organise un vaste ensemble d'échanges à double sens : la série compte comme laboratoire d'expérimentation du film (MI:3), lequel se trouve déjà dépossédé, inscrit et emporté dans un principe de sérialité ; le perpétuel work in progress se voit acculé à la résolution, précipité vers sa fin, qui semble en retour autoriser la levée d'un interdit, l'expression d'un impensé. Dans la brèche, le monde s'invite et tandis que la télé se roule avec délice dans sa fange, exhibe en fausse ingénue ses dessous crasseux, ce sont non seulement ses contraintes de production qui s'affichent sans plus de pudeur, mais également son ferment profond qui affleure à la surface. Sous cet angle, une constante frappe à la vision de cette dernière saison d'Alias, tandis qu'à chaque épisode on recourt sans sourciller à la torture. Enoncée et réénoncée, la logique du Patriot Act s'impose d'une façon qui ne peut être que provocatrice : reflux des libertés fondamentales au profit de la sécurité publique, sacrifice de la dignité inaliénable de l'homme sur l'autel de la raison nationale. Jamais ne se sera affirmée avec une telle crudité pareille délectation dans la mise en suspens des valeurs principielles. A tous les égards, le masque tombe - la partie peut enfin commencer.

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