
Un peu plus de trente ans séparent Senso de L'Innocent (1976). Tandis qu'il opérait sous couvert dans les années 1950, Visconti semble à présent décidé à ne plus prendre le moindre détour. Pas question, pour autant, de sortir de l'ambiguïté. L'indécision et l'ambivalence apparaissent comme la matière même du film, contre laquelle il s'agit de venir buter, de tout son poids et de toutes de ses belles manières, jusqu'à s'en trouver dépourvu, terrassé par ce qui ne saurait être percé à jour. Là où le faste agissait comme moyen d'expression voilée - suggérer ce qui n'était pas dit, laisser pressentir un mobile inavouable -, il ne reste plus que mutisme et hébétude. L'indicible contamine le film, l'écrase de sa splendeur et condamne chaque plan au flou et à l'obstruction. L'ampleur des moyens mis en oeuvre, qui tenait jusqu'alors du réseau souterrain, de la voie d'accès aux profondeurs caverneuses de l'inconscient, ne signale plus désormais que sa propre impuissance, l'épaisseur et l'opacité désarmantes de ce qui s'y livre dans son dénuement.
Près de trente ans séparent L'innocent, le film de Visconti, de 2046 (2005). Même délicatesse, à la lisière du précieux, même attachement aux détails et aux textures, aux mouvements imperceptibles. Une manière d'organiser l'encombrement et l'affectation pour ne s'en tenir qu'à l'essentiel, de filer droit dans le piétinement. Wong Kar-Wai est probablement l'un des rares cinéastes actuels à hériter d'une telle conception romantique, qui inscrit l'infime dans une échelle du grandiose, le routinier dans les cieux d'une ardeur excessive. Ailleurs, de tels transports ne font plus recette depuis longtemps déjà, tandis que l'on s'en remet à la seule souveraineté de l'intime. Lequel est placé et pensé dans l'ordre de la fragilité et du réconfort, de la douceur inoffensive et de l'affect plein. Un confinement intérieur aux antipodes des territoires dévastés de la passion, de ces paysages heurtés où ne règnent qu'absence à soi et tourment.
Il y a pourtant de quoi s'étonner d'un tel partage et de ce que l'on puisse ainsi exclure pareilles fêlures du registre sentimental ordinaire, quand elles en constituent peut-être l'expression la plus décisive, outrancière et intensément démunie, transparente dans ses dérèglements et ses contradictions. S'en tenir alors aux propositions de Visconti, hier, de Wong Kar-Wai, aujourd'hui, qui offrent leurs fondations tragiques, faites de chuchotements et de gestes contenus, aux maisons de poupées contemporaines.
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4 commentaires:
dites donc cher Exit Option, on est un peu en manque...faudrait peut-être penser à poster...!
Me voilà rappelé à l'ordre !
Non, c'est une excellente chose : je comptais justement me fendre d'un billet de rentrée d'ici la fin de semaine. Au programme : la dernière saison (en date) de Curb Your Enthusiasm, engloutie d'une traite le week-end dernier.
Quel teasing...
Tout un art, n'est-ce pas ? Pour l'heure, voici très exactement le type de considérations qui m'accaparent...
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