
Empire Falls (HBO, Fred Schepisi, 2005)
A la vision d'Empire Falls, académique en diable et héritier d'une télé disparue, l'étonnement naît de ce que la mini-série (2 fois 2h) échappe in extremis au désastre attendu. S'y imposent une dignité et une retenue dont la tonalité désuète et désespérément conformiste de l'ensemble ne fait que raviver l'éclat. Etrange cas que celui de Fred Schepisi, cinéaste sans véritable envergure dont chaque film, pourtant, a ce je-ne-sais-quoi qui le distinguera de la production courante. Une certaine honnêteté peut-être, une forme de droiture morale. Et le plus singulier tient à la façon dont le format télévisuel, et plus encore la charte HBO, s'en accomodent de bonne grâce. Bien loin des Sopranos, de Curb your enthusiasm ou de The Wire, du côté des feuilletons estivaux, des castings oscarisés et des tire-larmes d'un Lasse Hallström ou d'un Robert Benton, Empire Falls cultive sa différence : comme remontant son scénario à contre-courant, décidé à se trouver une légèreté dans la noirceur, une ouverture à l'actualité dans l'enfermement nostalgique ou traumatique. Quelque chose de l'ordre d'un art primitif de la sensiblerie, à privilégier la sympathie à l'empathie et à placer son matériau à juste distance pour l'aborder avec le sérieux et la déférence qu'il lui semble mériter.
Ed Harris tenancier d'un snack dans une petite bourgade du Maine - on ne peut s'empêcher de songer à History of violence, dans lequel son personnage harcelait un Viggo Mortensen réduit aux mêmes extrémités. Peu de rapports, a priori, entre le dernier Cronenberg et cette saga familiale aux accents de mélo pas franchement sirkien - mais tout de même une commune attention à la fissure et à la dissonance, à ce qui lézarde murs et plafonds ou aussi bien, a contrario, à la grandeur des luttes modestes et quotidiennes, à la conduite d'un combat ordinaire. Le mystère de la transmission, également, signe sous lequel se sera placé Schepisi depuis le début des années 2000, après cette période de latence qui fit suite au beau doublé Six degrés de séparation (1993) / QI (1994), que seul l'insignifiant Créatures féroces (1997), auquel il raccrocha en cours de production, sera venu troubler. Un fil relie, donc, The Last Orders (2001), solide et poignante adaptation de Graham Swift, It Runs in the Family (2003), véhicule à usage de la famille Douglas qui réussit l'exploit de rassembler trois générations de mentons à fossette à l'écran - Kirk, Michaël et l'obscur Cameron - et ce feuilleton télé tiré du Pulitzer de Richard Russo. Un attrait exclusif pour l'héritage et l'injonction testamentaire, rapport d'obligations biaisé dès l'origine, miné à son fondement, mais voué à se résoudre dans la reconquête mémorielle.
Ce qui se révèle alors de manière ostensible, avec Empire Falls, c'est une conception de la télé comme procédure d'étirement. Non pas un usage formel, sur le mode de l'anamorphose, mais une façon de soumettre le récit à un lent processus, de ne pas forcer le pathos, le laisser s'installer dans le cours tranquille du temps et affleurer à la surface. Le piège est prévisible - l'engraissement superflu, le culte narcissique de ses fluctuations, la perte, enfin, d'un certain sens de l'ellipse, peut-être même du montage. Mais l'étalement de l'intrigue et l'inscription dans une temporalité ralentie semblent davantage jouer en faveur d'une idée de complexité, un sens du pluralisme qui fait précisément ordinairement défaut à la télé. Comme si elle se trouvait incapable de l'exprimer dans la synchronie et devait avoir recours, pour y accéder, à la diachronie. Ce que signalait déjà cette vague de comédies qui parvenait par une forme d'embonpoint à se dégager de la médiocrité ambiante, de Hitch (chez SB) à Serial Noceurs en passant par Spanglish ou 40 ans toujours puceau (chez JS). La durée télévisuelle n'apporte aucune garantie mais il se trouve qu'elle recoupe aujourd'hui certaines exigences morales, parmi lesquelles un principe premier de respect du personnage. Introduisant une touche de différence et de distance, elle semble prémunir, du moins pour un temps, contre la tentation du cynisme. L'art n'est sans doute pas fait de bonnes intentions, mais parvenir à en préserver la modestie relève assurément d'un art aussi discret que sophistiqué.
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A la vision d'Empire Falls, académique en diable et héritier d'une télé disparue, l'étonnement naît de ce que la mini-série (2 fois 2h) échappe in extremis au désastre attendu. S'y imposent une dignité et une retenue dont la tonalité désuète et désespérément conformiste de l'ensemble ne fait que raviver l'éclat. Etrange cas que celui de Fred Schepisi, cinéaste sans véritable envergure dont chaque film, pourtant, a ce je-ne-sais-quoi qui le distinguera de la production courante. Une certaine honnêteté peut-être, une forme de droiture morale. Et le plus singulier tient à la façon dont le format télévisuel, et plus encore la charte HBO, s'en accomodent de bonne grâce. Bien loin des Sopranos, de Curb your enthusiasm ou de The Wire, du côté des feuilletons estivaux, des castings oscarisés et des tire-larmes d'un Lasse Hallström ou d'un Robert Benton, Empire Falls cultive sa différence : comme remontant son scénario à contre-courant, décidé à se trouver une légèreté dans la noirceur, une ouverture à l'actualité dans l'enfermement nostalgique ou traumatique. Quelque chose de l'ordre d'un art primitif de la sensiblerie, à privilégier la sympathie à l'empathie et à placer son matériau à juste distance pour l'aborder avec le sérieux et la déférence qu'il lui semble mériter.
Ed Harris tenancier d'un snack dans une petite bourgade du Maine - on ne peut s'empêcher de songer à History of violence, dans lequel son personnage harcelait un Viggo Mortensen réduit aux mêmes extrémités. Peu de rapports, a priori, entre le dernier Cronenberg et cette saga familiale aux accents de mélo pas franchement sirkien - mais tout de même une commune attention à la fissure et à la dissonance, à ce qui lézarde murs et plafonds ou aussi bien, a contrario, à la grandeur des luttes modestes et quotidiennes, à la conduite d'un combat ordinaire. Le mystère de la transmission, également, signe sous lequel se sera placé Schepisi depuis le début des années 2000, après cette période de latence qui fit suite au beau doublé Six degrés de séparation (1993) / QI (1994), que seul l'insignifiant Créatures féroces (1997), auquel il raccrocha en cours de production, sera venu troubler. Un fil relie, donc, The Last Orders (2001), solide et poignante adaptation de Graham Swift, It Runs in the Family (2003), véhicule à usage de la famille Douglas qui réussit l'exploit de rassembler trois générations de mentons à fossette à l'écran - Kirk, Michaël et l'obscur Cameron - et ce feuilleton télé tiré du Pulitzer de Richard Russo. Un attrait exclusif pour l'héritage et l'injonction testamentaire, rapport d'obligations biaisé dès l'origine, miné à son fondement, mais voué à se résoudre dans la reconquête mémorielle.
Ce qui se révèle alors de manière ostensible, avec Empire Falls, c'est une conception de la télé comme procédure d'étirement. Non pas un usage formel, sur le mode de l'anamorphose, mais une façon de soumettre le récit à un lent processus, de ne pas forcer le pathos, le laisser s'installer dans le cours tranquille du temps et affleurer à la surface. Le piège est prévisible - l'engraissement superflu, le culte narcissique de ses fluctuations, la perte, enfin, d'un certain sens de l'ellipse, peut-être même du montage. Mais l'étalement de l'intrigue et l'inscription dans une temporalité ralentie semblent davantage jouer en faveur d'une idée de complexité, un sens du pluralisme qui fait précisément ordinairement défaut à la télé. Comme si elle se trouvait incapable de l'exprimer dans la synchronie et devait avoir recours, pour y accéder, à la diachronie. Ce que signalait déjà cette vague de comédies qui parvenait par une forme d'embonpoint à se dégager de la médiocrité ambiante, de Hitch (chez SB) à Serial Noceurs en passant par Spanglish ou 40 ans toujours puceau (chez JS). La durée télévisuelle n'apporte aucune garantie mais il se trouve qu'elle recoupe aujourd'hui certaines exigences morales, parmi lesquelles un principe premier de respect du personnage. Introduisant une touche de différence et de distance, elle semble prémunir, du moins pour un temps, contre la tentation du cynisme. L'art n'est sans doute pas fait de bonnes intentions, mais parvenir à en préserver la modestie relève assurément d'un art aussi discret que sophistiqué.
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7 commentaires:
"Soumettre le récit à un lent processus, de ne pas forcer le pathos, le laisser s'installer dans le cours tranquille du temps... étalement de l'intrigue... complexité, sens du pluralisme... respect du personnage... prémunition contre la tentation du cynisme..."
Mais mais, mais c'est Six Feet Under !
La différence est de taille, tout de même - la saga de Schepisi ne joue pas vraiment dans la même catégorie. Sa réussite, un peu dérisoire, tient surtout à ce qu'elle revient de loin : pétrie de psychologisme, plutôt laide et franchement convenue. A l'opposé, Six Feet Under m'a toujours donné l'impression de chercher par principe à se démarquer de tout ce qui pourrait sembler attendu ou conformiste, à l'affût de ce qui serait susceptible d'affirmer sa différence. J'ai beau faire, je ne parviens pas à éprouver autant d'indulgence pour cette autre forme d'académisme, quand bien même la série parviendrait sur la durée à la sublimer.
Je plaisantais... J'étais surtout curieux de te voir préciser les raisons de tes réserves sur Six Feet..., que je ne partage pas, n'ayant jamais eu le sentiment que les scénaristes s'enfermaient dans un anticonformisme de principe.
Ça reste très subjectif, forcément. Et d'autant plus difficile à justifier que j'adhère par ailleurs sans retenue à The Wire auquel on pourrait formuler le même reproche. A ceci près, sans doute, que le goût de l'inattendu ou de l'incorrection dans la série de David Simon, n'entame pas sa volonté de s'inscrire en héritier d'un genre et des grandes figures qu'il aura brassées.
Je crois que ce sentiment est un peu plus partagé concernant Nip/Tuck, notamment passée la première saison. As-tu eu l'occasion d'y jeter un oeil ?
Nip/Tuck me fait un peu l'effet d'un SFU lyophilisé, souvent plaisant mais totalement superficiel. Les deux premières saisons semblent taillée dans une espèce d'académisme HBO qui ne reposerait que sur ce que vous décrivez, cet espèce d'anticonformisme pas franchement exaltant - que je ne retrouve pas moins non plus dans SFU. Voir à cet égard l'espèce de tentative de tour de force à la fin de la saison 2.
Nip Tuck : pas encore vu. Trop de séries en cours, et trop d'autres priorités (Curb Your Enthousiasm ; The Wire, justement, qui m'attirait déjà énormément et me tente encore plus après la lecture de ton texte ; et d'autres encore).
En outre, j'ai à tort ou à raison un a priori défavorable qui va dans le sens de ce que dit JG. En fait d' "académisme HBO", The L Word se pose un peu là aussi. Sociologiquement parlant, la peinture est probablement exacte, mais pour le reste c'est extrêmement superficiel et stéréotypé. Pas certain de me rendre au bout de la première saison.
Que cela ne vous empêche pas, l'un et l'autre, de vous laisser tenter à l'occasion par Desperate Housewives, pour le coup délicieusement stéréotypée. La série se joue sans roublardise mais avec une certaine malice de l'imagerie qu'elle met en branle et a l'intelligence d'en tirer quelques leçons, disons "politiques". La seconde saison accuse un certain essoufflement, mais reste tout de même très agréable à suivre.
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