09 mai 2006

[tv] Durable et volatile

Sur écoute (The Wire, David Simon), saisons 1 à 3.

Le cas The Wire, série sobrement hors normes, assurément brillante. Qui aura eu l’heur de plaire aux dirigeants de HBO, décidés à la reconduire en dépit d’une audience un peu faiblarde. Le soutien inconditionnel des exécutifs de la chaîne comme seule planche de salut - rien d'étonnant pour un programme qui opère sur la durée, ne convainc et ne séduit que progressivement, sans affectation ni effet de style, s’étirant dans les largeurs du feuilleton ou la langueur de la chronique - sociale, politique, sentimentale avant même d'être policière.

The Wire (David Simon)Jim McNulty (Dominic West)
The Wire s'offre une entière saison d’exposition pour s’employer à tout reconstruire dès la suivante et ne véritablement commencer à renouer les fils qu'au terme de sa troisième année. Trois ans, donc, pour boucler la première affaire et que s'affinent, par touches successives et comme au hasard des rencontres, des opportunités politiques et des stratégies de carrière, les contours de l'unité policière à laquelle s'attache l'intrigue, division spécialisée dans la procédure d’écoute téléphonique et la surveillance vidéo. Pas de dispositif stable ou de procédure routinière, l’équipe se loge dans les interstices d’une bureaucratie et le récit dans les jointures du principe sériel. Le champignon prolifère et colonise l'ancienne architecture. Question d'étirement mais également de temps légèrement différé - dans la surveillance, il y a toujours un hiatus. Tout se joue dans cet écart entre l’image ou le son et son référent. Ces webcams qui transmettent avec un court retard. Ces conversations volées comprises de travers. L'observation extérieure est ignorante des lignes de fracture qui opèrent, tarde à comprendre que s'opposent deux écoles de la criminalité, que l’horreur est double : la raison économique et la raison polémique, l’intérêt bien compris et l’affaire d’honneur.

Omar Little (Michael K. Williams)Omar Little (Michael K. Williams)
Ecoute et surveillance. Large potentiel, donc, que la série semble toutefois exploiter avec une extrême prudence. Autre mot pour dire folle ambition. Attendue du côté du Coppola de The Conversation, du malaise indissociablement politique et existentiel né de la dilution et de la disjonction de l’image et du son, c’est bien davantage l’esprit du Parrain qui est convoqué, avec une même expression lyrique du fatum et sa description d'un ordre déclinant de la criminalité dont l'effacement ouvre la voie aux nouvelles générations. Référence par la bande, également, à de Palma, dont on retrouve ici, non pas tant la conception d’une réalité introuvable, illusoirement reconstituée au montage (Blow Out), que cette ambition du Bûcher des vanités de se placer à hauteur des affaires de la Cité. Quant à se réclamer de cette approche outrageusement conceptuelle que privilégie la télé contemporaine (J.J. Abrams en tête), il n’est évidemment pas question un seul instant. Seul prévaut le souci de l’écriture *, pétrie de réminiscences du roman noir hard boiled. Un goût pour la figure, l’épaisseur du caractère et le cours opaque de l’intrigue. Comment caser dans la lucarne une tronche, une vraie, complexe à souhait ? Défi d'une série profondément éprise de ses personnages, attachée à un motif visuel récurrent où des visages, auscultés sous toutes leurs coutures et leurs cicatrices, viennent douloureusement s'inscrire dans le cadre étroit d'une meurtrière ou contre une persienne grillagée. Inversion du dispositif de surveillance - ce qui importe n'est pas tant la chose vue que le visage, marqué, de celui qui épie -, confrontation de l'aplat et de la frontalité télévisuelle à la rugosité et à la profondeur romanesque.

The Wire (David Simon)The Wire (David Simon)
The Wire, c’est aussi une manière de dessiner un réseau. Non pas un circuit virtuel mais l’organisation d’une délinquance historiquement située, tenue par les contraintes d’un territoire (tours, docks, prison, administration) et à un ensemble de règles spécifiques (le jeu ne change pas, il se durcit tout au plus). L’accent porté sur l’aléa, la conjoncture, la conduite du récit sur un mode incrémental, s’attachent à l’éparpillement et aux connexions fortuites ou passagères. Un réseau (organisation criminelle, procédure d’enquête ou aussi bien programme télé), c’est une conjonction provisoirement stabilisée dans le flot tumultueux des événements, un ordre qui se cristallise, édicte des normes et institutionnalise des positions, avant de sombrer à nouveau, à deux doigts de son achèvement, dans la masse informe de l’indéterminé. Une dialectique de l'ordre et du désordre au fondement de structures dissipatives - ce qui n'a rien ici de théorique. S'y exprime un constat troublant sur l'état de la démocratie américaine, à la fois corsetée dans une armature sociale rigidifiée et susceptible à tout moment de succomber à son propre chaos. Baltimore aussi instable que Bagdad, les agents du FBI qui inventent des liens entre chefs de gang et organisations terroristes pour obtenir le soutien de leurs supérieurs : l'Irak, Al Qaida - ce qui n'est au fond que la projection d'une déchirure intérieure fait retour au coeur de l'empire. A l'inverse, certaines hiérarchies apparaissent immuables, plafonds de verre inamovibles : le jeu de la rue et le jeu des affaires, parmi les truands ; la relation impossible entre flic du district Ouest et consultant politique de Washington.

Le récit épouse ce principe de double architecture, avec ses ruptures et ses effondrements au cours et au terme de chaque saison, qui laissent en sous-main filer une ligne continue sur les trois années. Deux niveaux de narration concomitants : la valse-hésitation de l'enquête et des choix de vie ; le déterminisme des destinées. Et c'est dans le savant équilibre d'un tel partage, sens aigu de l'articulation complexe du volatile et du durable, du réseau provisoire et de la structure pérenne, que The Wire impressionne. Rigueur et exigence d'une approche occupée à explorer les possibilités inexploitées de la télé.

* En témoigne la présence de Dennis Lehane au générique d'un épisode de la troisième saison, comme acteur et scénariste.


Le réseau tisse sa toile et gagne le Locus Solus.

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4 commentaires:

séby a dit…

Je suis très heureux que vous en parliez, cette série est magnifique et trop méconnue, j'ai bien tenté d'en parler autour de moi et sur mon humble blog mais c’est fucking dur d’imposer cette œuvre où l’installation est un peu longue, lente, dur, complexe mais c’est tellement fort, perturbant, accrochant... J’avoue ma peur de voir une 4eme saison…qui gâcherait l’ensemble, l’avenir nous le dira…

rph a dit…

Je ne me fais pas trop d'inquiétude pour la série : elle ne pourra que s'imposer tôt ou tard, d'autant qu'elle semble bénéficier d'un soutien sans faille de sa chaîne. Dès lors que la veine abstraite et/ou conceptuelle qui domine dans les séries actuelles commencera à lasser, je suis prêt à parier que The Wire apparaîtra comme le modèle d'une alternative possible. On risque même de voir débarquer toute une série de clones pas forcément aussi enthousiasmants.

Pour ce qui est de l'avenir de la série elle-même, je ne sais trop qu'en penser. Tout cela me semble tellement abouti que j'imagine que ses concepteurs ont déjà une petite idée de relance possible, sans sacrifier le niveau d'exigence qui aura été le leur, sans cesse croissant d'ailleurs, au fil des trois premières années.

Le "fucking dur" fait référence, j'imagine, aux dialogues de la série. Est-ce mon oreille qui s'y est habituée ou est-ce que les motherfuck*** et autres son of a b*** ne se font pas un peu moins nombreux à mesure que l'on avance dans la série et que l'on grimpe les échelons sociaux ?

seby a dit…

Quand à un éventuel succès dans nos régions de cette série, je n’y crois pas, même si je l’espère. La vision DVD nous permets l’enchaînement de 3 voir 4 épisodes d’affilés.... Mais sur une chaîne de télé française ?… Le bouche à oreille fera le reste.
Je serais heureux de revoir Mc Nulty et les autres mais j'avais ressenti un sentiment d'achevé, de conclusion plus qu’honorable pour chacun des personnages de la S3 (excepté Kima si je ne m’abuse qui est oubliée dans les 10 dernières minutes. Malgré tout on peut être confiant et à ce qu’il se dit, le thème de la saison 4 portera sur le système éducatif avec certainement le retour du personnage du boxer.
Et oui j’ai pris la mauvaise habitude de mettre des fuck ici et là depuis que je regarde les séries HBO, surtout Deadwood (que je vous recommande violemment, ainsi que SixfeetUnder)où un site à référencier un « fuck » toutes les minutes !

rph a dit…

Mais rien n'empêche le public francophone de découvrir la série via le DVD... Le succès d'Alias, par exemple, qui a touché les sphères traditionnellement plus cinéphiles que téléphages un ou deux ans après sa diffusion sur M6, me semble avoir consacré cette forme d'usage dans nos contrées. The Wire bénéficie déjà d'une excellente réputation et nombreux sont ceux qui songent, dans mon entourage, à acquérir le coffret de la saison 1 qui repasse actuellement sur Jimmy.

Je partage votre sentiment quant au caractère d'achèvement des trois saisons, mais la série a cette capacité que j'évoque dans mon billet de parvenir à s'installer dans une temporalité plurielle sans que l'autonomie de chaque ligne rythmique ne nuise le moins du monde à la bonne tenue de l'ensemble. Comme une illustration de cette Histoire à deux ou trois vitesses que concevaient Braudel et les tenants de l'Ecole des annales, avec des cycles de forme, de durée et d'intensité différentes selon l'échelle adoptée.

Pas très étonnant que Kima, en voie de McNultysation, soit un peu laissée de côté durant la 3e saison, puisque sa vie de couple la confronte à l'expérience de l'homoparentalité qui relève davantage de la thématique éducative que vous annoncez pour la prochaine saison. C'est assez perspicace d'ailleurs que de passer progressivement (la transition est déjà assurée avec Hampsterdam) de la question de l'ordre public et de la gestion de la délinquance ou de la criminalité à celle du système éducatif (Cuttie le boxeur) et de la protection sociale (ce jeune flic qui réinvente l'Etat-providence dans l'enfer de la free zone). Faut-il y voir un signe pour la politique intérieure française ? Après une présidentielle principalement marquée en 2002 par un repli sécuritaire, s’annoncerait-il pour 2007, un retour à la question du système de formation, avec en arrière-plan l'exclusion des populations discriminées et la précarisation des classes moyennes ?

J'ai eu l'occasion de prendre en route quelques épisodes de Deadwood, dont j'ai eu par ailleurs d'excellents échos. Pas vraiment accroché, mais il faut dire que le genre me rebute un peu. Je ne désespère toutefois pas de m'y mettre sérieusement un jour. Quant à Six Feet Under, dont j'ai été un spectateur de la première heure, je dois avouer, au risque d'horrifier les personnes de ma connaissance qui tiennent la série en très haute estime, qu'elle ne m'aura inspiré qu'un profond sentiment d'agacement - tout comme, par la suite, Nip/Tuck ou, dans un tout autre registre, 24h. Comme quoi les séries ne se prennent pas forcément en bloc...

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