12 avril 2006

[livre] Touche et retouche


Amitié. La dernière retouche d’Ernst Lubitsch (S. Raphaelson, trad. H. Frappat, Allia, 2006)


Amitié. La dernière retouche d’Ernst Lubitsch (S. Raphaelson, trad. H. Frappat, Allia, 2006)


Petit livre, drôle d’objet. Les aveux tardifs - et peut-être pour partie fabulés - de Samson Raphaelson, sont prétextes à revenir sur les dix-sept années de cette relation indécise et intermittente qui l'unit à Ernst Lubistch, cinéaste avec lequel il travailla à l'écriture de neuf films. D'un côté, un berlinois facétieux, bel esprit et manières bien moins sophistiquées que ne pouvaient l'être ses comédies. De l'autre, un auteur totalement centré sur sa réussite littéraire, s'acquittant de sa besogne scénaristique sans lui accorder le moindre égard. En partage, une amitié qui fait son lit entre orgueil et pudeur, dont le récit dans ce court ouvrage s'emploie à relever, en guise d'indices, les marques inexpressives d'une affectivité refoulée, comme s'échappant à soi.

Aussi évanescente, en quelque sorte, que cette pièce maîtresse de l'arsenal rhétorique auteuriste, la lubitsch touch, formule consacrée dont on ne sait au juste ce qu’elle désigne, si ce n’est a contrario. Ni un style, ni une systématique, certainement pas l'enracinement et la clôture d'une œuvre, mais une manière de modeler un déjà donné, de défaire le cinéma par l’adjonction d’une simple touche. Une opération de retrait perçue comme le summum de la délicatesse et de la distinction. Peut-être, également, un peu de la formule d'effacement de Bartleby (I would prefer not to) - mais sur un mode enjoué et hédoniste. Belle leçon, enfin, sur le travail d'écriture, avec ce cinéaste dont on nous rapporte qu'il n'a jamais été vu la plume à la main. L'auteur, en somme, se fait dans la situation et son art semble tenir, plus encore qu'à une tournure d'esprit, la griffe d'un esthète généreux, à une pratique de la retouche.

Science éprouvée mais soumise à un principe d'incomplétude, qui se trouvera dépossédée dès lors qu'elle s'attachera à comprendre son propre fondement. Dans cet écart, cet angle mort, se situe également ce sursis qui fut donné au cinéaste, après une première attaque à laquelle tout portait à croire qu'il allait succomber. Un temps intermédiaire s'ouvre, après l'annonce prématurée de sa mort et les révélations qu'elle aura suscitées, à commencer par l'auteur qui prend subitement conscience de l'affection qu'il porte à son compagnon de jeu. Hélène Frappat, qui traduit l’ouvrage, en reste fascinée : « Le sujet de la nécrologie qui ressuscite. ''Il ne mourut pas''. (Chaque fois que je relis Amitié cette phrase a l’effet sur moi d’une déflagration). »

Libération ambiguë pour ces rescapés de la tombe : si la nature des liens affectifs s'en trouve résolument éclairée, la parole quant à elle reste contenue - rien d'étonnant pour qui en aura fait l'expérience dans son proche entourage. Il n'est pas seulement question du quotidien qui reprend ses droits mais d'un état de latence qui empêche autant qu'il autorise. Lubitsch renoncera à retravailler l'hommage composé par Raphaelson au moment de son premier accident cardiaque, mais c'est durant cette même période qu'il retrouvera le chemin des studios pour tourner Cluny Brown, film dont les conceptions équivalentes de sagesse et de frivolité ne peuvent que puiser à telle expérience d'une intimité singulière avec la mort.

[Locus Solus, à son tour conquis par la tonalité énigmatique de l'ouvrage].

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