
A la Maison Blanche, saisons 4 et 5.
Difficile de ne pas céder au partage convenu entre un cinéma moraliste et une télé moralisatrice. Le petit écran a beau chercher à se départir de ses sales petites manies, introduire à la truelle de la nuance, rien n’y fait : sa propension à la clôture et au dogmatisme semble l’emporter irrésistiblement. Question de hauteur de vue, peut-être de lieu d’élection - d’un côté, l’espace public de la salle, de l’autre, la sphère privée de l’enclos familial. A moins que cela ne se joue sur le terrain formel, que dans les moyens mêmes de la télé, devenue une inépuisable fabrique à idéologies, quelque chose ne transforme toute procédure de représentation en entreprise de légitimation. Ce qui rend décisif l’apport de The West Wing, série que tient étrangement en haleine la question des régimes de justification de la décision. Dans un contexte national où la séparation de l’ordre politique de celui des valeurs n’est pas même concevable - Machiavel n’a pas franchi l’Atlantique - l’exercice du pouvoir renvoie d’emblée au recours à la délibération morale. Ce qui est vrai pour le Président des USA, organe exécutif d’une puissance hégémonique, le sera pour la télé américaine, dont la fonction s’inscrit aussi bien entre contraintes de l’action - impossibilité d’une résolution ouverte, d’une suspension, d’un atermoiement - et impératif éthique. D’où cette manière de procéder de la série qui se met en scène dans ses institutions politico-feuilletonesques, et épuise par là son désir tout télévisuel de complexité en butte aux exigences de sa charge.
Premier coup d’Etat sur la fin de la saison 4. Le Président, trop impliqué par la crise qui secoue la pays (l’enlèvement de l’une de ses filles par un groupuscule terroriste), laisse le pouvoir au Speaker, en l’absence de vice-Président, démissionnaire. Le démocrate (Martin Sheen), homme tiraillé par sa conscience, se retire au profit du républicain (John Goodman), langage de charretier et manières de cow-boy. L’idée du guest est retournée : le comédien formé à la sitcom débarque en puissance pour déloger l’acteur de cinéma. Impression confortée par le tournant rocambolesque pris par la série, ouvertement inspiré de la dernière tendance télé - 24 h au premier rang. Démission tant de l’ambition pédagogique que de la relative exigence de réalisme à avoir jusqu’alors prévalu. Jamais la série n’aura autant flirté avec l’ambiguïté dans son rapport tout à la fois de dénonciation et de justification de l’unilatéralisme américain. Une double leçon au tournant des saisons 4 et 5 : le pluralisme n’est pas limitation et partage du pouvoir, il est introduction du contradictoire au sein d’une autorité omnipotente. D’où un tiraillement continuel entre expression de conceptions antagonistes et affirmation d’une politique de puissance. Choix révélateur au cours de la saison suivante, lorsque l’on décide de nommer au sein de la Cour suprême, où deux sièges sont vacants, non pas deux modérés, susceptibles d’emporter l’adhésion de tous, mais deux radicaux, l’un républicain, opposé à la discrimination positive et aux droits des homosexuels, l’autre démocrate, femme progressiste et libérale qui aura eu recours à l’avortement dans sa jeunesse.
L’action comme réponse à la contrainte politique, mais aussi historique, nécessité de s’inscrire dans l’histoire, donc de bousculer les habitudes et, si nécessaire, quelques principes dont ceux, premiers, de légitimité - voir le passage en force pour réformer le système des retraites en court-circuitant, au besoin, la représentation nationale et les partenaires sociaux. Ce qui renvoie aux premiers temps de la série, à une époque où le Pentagone s’était installé à Hollywood et que la télé semblait décidée à faire de la résistance. Cinq ans plus tard, le cinéma retrouve une gauche engagée, critique sur la politique de ses dirigeants, et le petit écran, en comparaison, semble de plus en plus se placer du côté du pouvoir, excusant les faiblesses qu’il met en lumière, s’évertuant à faire état d’un système de contraintes propice à autoriser les petits écarts de morale. Dans un tout autre contexte, on pouvait déjà noter chez Larry David, un infléchissement de cet ordre, basculement d’une logique de la justification et du salut à celle d’une moindre culpabilité. The West Wing définit au fil des saisons une idée voisine : celle d’un moindre mal dans les choix politiques américains. La série annonçait la couleur dès sa première saison, avec la notion de « représailles proportionnées ». Mais ce qui s’impose progressivement, c’est une conception de plus en plus contrainte de l’exercice du pouvoir : faible marge du politique en matière économique, débordé par les principes du libre-échangisme ; instinct de survie de la puissance américaine dans un contexte mondial instable et hostile. Plus d’illusion de maîtrise, choix de la solution la plus acceptable au sein d’un éventail restreint de possibilités.
Mais c’est aussi par là que se fait l’émancipation progressive du Président vis-à-vis de sa tutelle idéologique, sur laquelle se clôt la saison 5. L’homme se dérobe à l’autorité qu’exerce sur lui son Secrétaire général, celui qui l’aura fait et conseillé dans l’ombre, le tenant d’une conception du rôle des USA comme gendarme du monde. Second coup d’Etat dans la série dont on ne sait vraiment où il pourra mener. Retour en force du politique comme lieu d’expression d’une rationalité propre, soumise au principe de la délibération, et non plus seulement cantonné à sa dimension plébiscitaire et aux sondages d’opinion. Reflux du moralisme comme caution démocratique - mais pour combien de temps ? Et, surtout, quel usage la série sera-t-elle à même d’en faire ?
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Premier coup d’Etat sur la fin de la saison 4. Le Président, trop impliqué par la crise qui secoue la pays (l’enlèvement de l’une de ses filles par un groupuscule terroriste), laisse le pouvoir au Speaker, en l’absence de vice-Président, démissionnaire. Le démocrate (Martin Sheen), homme tiraillé par sa conscience, se retire au profit du républicain (John Goodman), langage de charretier et manières de cow-boy. L’idée du guest est retournée : le comédien formé à la sitcom débarque en puissance pour déloger l’acteur de cinéma. Impression confortée par le tournant rocambolesque pris par la série, ouvertement inspiré de la dernière tendance télé - 24 h au premier rang. Démission tant de l’ambition pédagogique que de la relative exigence de réalisme à avoir jusqu’alors prévalu. Jamais la série n’aura autant flirté avec l’ambiguïté dans son rapport tout à la fois de dénonciation et de justification de l’unilatéralisme américain. Une double leçon au tournant des saisons 4 et 5 : le pluralisme n’est pas limitation et partage du pouvoir, il est introduction du contradictoire au sein d’une autorité omnipotente. D’où un tiraillement continuel entre expression de conceptions antagonistes et affirmation d’une politique de puissance. Choix révélateur au cours de la saison suivante, lorsque l’on décide de nommer au sein de la Cour suprême, où deux sièges sont vacants, non pas deux modérés, susceptibles d’emporter l’adhésion de tous, mais deux radicaux, l’un républicain, opposé à la discrimination positive et aux droits des homosexuels, l’autre démocrate, femme progressiste et libérale qui aura eu recours à l’avortement dans sa jeunesse.
L’action comme réponse à la contrainte politique, mais aussi historique, nécessité de s’inscrire dans l’histoire, donc de bousculer les habitudes et, si nécessaire, quelques principes dont ceux, premiers, de légitimité - voir le passage en force pour réformer le système des retraites en court-circuitant, au besoin, la représentation nationale et les partenaires sociaux. Ce qui renvoie aux premiers temps de la série, à une époque où le Pentagone s’était installé à Hollywood et que la télé semblait décidée à faire de la résistance. Cinq ans plus tard, le cinéma retrouve une gauche engagée, critique sur la politique de ses dirigeants, et le petit écran, en comparaison, semble de plus en plus se placer du côté du pouvoir, excusant les faiblesses qu’il met en lumière, s’évertuant à faire état d’un système de contraintes propice à autoriser les petits écarts de morale. Dans un tout autre contexte, on pouvait déjà noter chez Larry David, un infléchissement de cet ordre, basculement d’une logique de la justification et du salut à celle d’une moindre culpabilité. The West Wing définit au fil des saisons une idée voisine : celle d’un moindre mal dans les choix politiques américains. La série annonçait la couleur dès sa première saison, avec la notion de « représailles proportionnées ». Mais ce qui s’impose progressivement, c’est une conception de plus en plus contrainte de l’exercice du pouvoir : faible marge du politique en matière économique, débordé par les principes du libre-échangisme ; instinct de survie de la puissance américaine dans un contexte mondial instable et hostile. Plus d’illusion de maîtrise, choix de la solution la plus acceptable au sein d’un éventail restreint de possibilités.
Mais c’est aussi par là que se fait l’émancipation progressive du Président vis-à-vis de sa tutelle idéologique, sur laquelle se clôt la saison 5. L’homme se dérobe à l’autorité qu’exerce sur lui son Secrétaire général, celui qui l’aura fait et conseillé dans l’ombre, le tenant d’une conception du rôle des USA comme gendarme du monde. Second coup d’Etat dans la série dont on ne sait vraiment où il pourra mener. Retour en force du politique comme lieu d’expression d’une rationalité propre, soumise au principe de la délibération, et non plus seulement cantonné à sa dimension plébiscitaire et aux sondages d’opinion. Reflux du moralisme comme caution démocratique - mais pour combien de temps ? Et, surtout, quel usage la série sera-t-elle à même d’en faire ?
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