30 mars 2006

[dvd] Règne de l'intime


Peau de cochon (P. Katerine, 2005)


Peau de cochon (P. Katerine, 2004).

L'une des premières qualités de Peau de cochon est probablement cette claire et haute idée que le film se fait du registre intimiste. A repousser sans effort les limites qui bornent ordinairement le noyau dur de l'intériorité, à mesure que le quotidien se livre à la fiction et au vertige, abolissant du même coup toute forme de partage entre ordre public et ordre privé. Une porosité que radicalisent ces deux lignes concurrentes à venir brouiller l'identité à soi : celle du récit, par la constitution de personnages (la femme, le narrateur) et l'ostentation du jeu (les mômes, les potes) ; celle de la modulation intensive, ensuite, crêtes et béances auxquelles ouvrent ce blanc-seing accordé à l'imaginaire enfantin et cette obsession, presque sarrautienne, des bruissements de l'affect pré-verbal.

Ce qui détourne le projet des propriétés acquises du cinéma, âges classique et moderne confondus : la caméra est là comme prolongement du corps et de la voix, instrument d'une rencontre de ces deux modalités fondamentales. Il n'est plus question de mise en scène, ce que souligne avec une simplicité géniale le principe du dernier segment, mais de chemin à parcourir. Rien de bien neuf, pourra-t-on dire : tout était déjà là avant l'ère du clip, de la télé-réalité, d'Internet et des cellulaires. Mais rien ne fonctionnait alors sur le mode adopté suite à ce qui se révèle comme une véritable coupure épistémologique. Philippe Katerine se fait pèlerin de cette religion de l'intime devenue à bien des égards dominante, ayant conquis et transformé de l'intérieur jusqu'aux croyances traditionnelles.

Ce n'est donc pas seulement par jeu analytique que Thierry Jousse file la métaphore religieuse durant la séquence des étrons. A ceci près qu’une telle manie de la conservation n'est pas ce geste blasphématoire qu'il définit de façon presque ironique, mais bien, comme l'affirme l'intéressé, une pratique d'intercession qui le rattache à ce qu’il perçoit comme corps mystique de l'humanité. L'intime est ce circuit qui lie les tréfonds d'une conscience singulière à une forme immanente d'universel, se loge à la lisière de l'affect et du désir sans se plier à leurs lois. Ce pour quoi il est sans doute grand temps de reconsidérer nos conceptions de l'image, héritées d'une époque où seuls ces deux termes pouvaient tenir lieu de paradigme.

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5 commentaires:

jean-sébastien a dit…

beau texte...
j'aime beaucoup le film moi aussi; il me semble qu'il y a à la fois quelque chose de très moderne et de très primitif dans cette forme, primitif au sens où on n'est pas loin de la réinvention des vues Lumière (juste des plans, pas de coupes, pas de réel montage, sinon dans l'organisation de cet ensemble) à l'aune de cette prise en compte de l'intime et du jeu qui va avec (jeu avec la fiction par exemple)...

entre Lumière, l'Arte Povera et la télé-réalité en quelque sorte...

rph a dit…

Je suis un peu partagé à ce sujet : cette conjonction singulière que tu relèves me semble flagrante, mais je redoute aussi les interprétations auxquelles elle peut donner le flanc. Dans l'échange de gracieusetés que tu signalais sur ton blog, entre Libé et les Cahiers, revenait le terme d' "inactuel" pour désigner une sorte de grand bricolage post-moderne qui emprunterait indifféremment aux âges primitif, classique et moderne. Idée exprimée côté Burdeau, je crois, mais également formulée ailleurs, dans des termes à peu près équivalents, par d’autres.

Je ne conteste pas la validité de cette proposition, qui se vérifie largement dans tout ce que l’on peut voir aujourd’hui, mais je crains juste qu'elle ne bloque à terme l'analyse ou notre capacité de compréhension de ce qui est en train d’advenir. Et, surtout, je ne crois pas que ce soit le fond de ton sentiment lorsque tu évoques ce caractère primitif à l'oeuvre dans le film. Pour le dire autrement, je pense que ce serait une erreur de voir une forme de maniérisme, de procédure qui s’inscrirait dans la conscience d’une histoire, dans de tels accents archaïques ou inauguraux.

J'ai de plus en plus tendance à percevoir ces nouvelles images comme relevant d’un univers symbolique radicalement autre : les éléments de continuité et de rupture formels sont patents, mais ils s'inscrivent désormais dans des modes de représentation émergents qui excédent le seul champ du cinéma et empêchent même de les penser en termes de dépassement, de post-histoire qui articulerait une origine et une fin.

Ce que le film de P. Katerine m’a fait éprouver - et je remercie l’ami bien inspiré qui m’aura un peu poussé à le découvrir -, c’est précisément la difficulté qu’il y a à se placer à hauteur de cette liberté-là, dans une telle fraîcheur du regard. J’imagine que ton allusion aux premiers temps du cinéma, au-delà des analogies formelles, visait précisément cet état béni du commencement, d’une ouverture pleine du champ des possibles.

rph a dit…

Et surtout (les errements de l'analyse m'auront fait oublier le plus important) : pas eu un tel fou rire devant un film depuis des lustres.

jean-sébastien a dit…

nous sommes d'accord; je ne suis pas théoricien pour un sou, quand je parlait de primitivisme et de modernité, c'était d'un point de vue de pur ressenti...effectivement, c'ets la fraîcheur de l'ensemble qui m'a rappelé le cinéma primitif, aussi dans cette absence de prétention à l'art, sa réelle modestie (se situer dans le film de potes), dans le caractère presque enfantin de la chose (et ce n'est pas un hasard si Katerine fait référence à son enfance ou son adolescence dans pas mal de séquences, c'est vraiment une sonde dans l'imaginaire de l'enfance et de l'adolescence, sonde au sens ou on n'est plus dans le montage mais dans une sorte de flux, en particulier le premier segment)...c'est l'enfance de l'art, véritablement, au sens où effectivement on ne sens aucunement le poids de la culture ou de l'histoire du cinéma; sentiment rare que même les meilleurs premiers films ne parviennent pas à nous faire éprouver (parce qu'il est difficile de ne pas s'inscrire dans une tradition ou une autre aujourd'hui)...en même temps il est moderne par cette faculter d'expérimentation avec une totale liberté, loin des dogmes...
(et par ailleurs, je suis d'accord : c'est un film hilarant...)

rph a dit…

C'est exactement ça, une absence de prétention à l'art, et en même temps, si on me demandait ce que c'est que l'art, je penserais instinctivement à ça, à cette liberté et à cette capacité à refaire un monde à partir de rien, c'est-à-dire, des bribes de langages désossés. Comme un enfant, d'ailleurs, solitaire et souffrant d'ennui, qui se crée un univers fictionnel avec ce qui lui tombe sous la main. La première séquence aussi - môme, je me la suis imaginé mille fois pour moi-même, ça doit être un truc de génération. Comme une manière de témoigner de son enfance devant un Nuremberg ou un TPI de l'âge adulte. Mais pour un procès à la Kafka, sans résolution possible. Ce qui rejoint le Liberté Oléron des Podalydès, une façon de dire : "je viens de là, c'est un peu sordide, mais c'est aussi plein de richesses, on peut le réhabiliter". La caméra-piétonne ou le cinéma-marcheur, ça fonctionne comme ce que de Certeau dit de la fable mystique (tous des marcheurs, justement) qui arpente un territoire pour dire une absence, une perte ("un manquant fait écrire").

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