





La sociologie est un sport de combat (P. Carles, 2001).
Sortis d’une certaine imagerie de la transe créatrice, la fiction comme le documentaire semblent le plus souvent dépourvus face au travail de l’écriture. Nul geste, nul moment décisif à saisir dans une activité réputée essentiellement intérieure et solitaire. Difficulté qui se trouvera encore redoublée avec le cheminement souterrain et sinueux de la pensée. Le doute, toutefois, n’atteint pas un seul instant Pierre Carles qui contourne l'obstacle d'emblée : un seul plan, dans toute la durée du film, à montrer Bourdieu la plume à la main, affairé à coucher sur le papier quelque réflexion. Plan furtif, comme surprenant le maître à l'oeuvre, sur un coin de table avant qu'il ne monte à la tribune. Une manière pour le documentariste de se plier aux conceptions du sociologue, opposé aux représentations désuètes de l’intellectuel retranché dans des sphères idéelles. La pensée ne saurait être un lieu mais seulement un élan, une dynamique venant coiffer les processus sociaux de légitimation. Perspective d’autant plus commode pour P. Carles qu’elle justifie aussi bien une position de déférence qui entend enregistrer le quotidien d’un intellectuel comme si la vérité de sa pensée allait s’y révéler dans son immanence. Nulle trace, au final, de l’appareil critique formé par cette fière sociologie du titre, à laquelle on assigne ordinairement l’impératif de mettre au jour l’économie des forces de détermination à l’œuvre.
Au fond, le travail de la pensée apparaît ici comme secondaire, figé dans quelque clé théorique immuable, le véritable enjeu se situant dans la gestion quotidienne et prosaïque d’un patrimoine déjà collectif : l'oeuvre à ordonner, les troupes à mener, un public à séduire. Bénéfices et contraintes d'un statut d'exception au sein du monde intellectuel, à l’origine de vocations et d'adhésions passionnées. Seul apparaît en somme le Bourdieu de la scène et de la chapelle théorique, au croisement des champs médiatiques, académiques et politiques. Seul écart dans ce programme bien lisse : la saillance du cinéma - pas n’importe quel cinéma, celui de Godard, tandis que le sociologue reçoit du cinéaste, un pli adressé par coursier. « Le grand jeu » commente Bourdieu, l’œil pétillant, tandis qu’il décachette l’enveloppe et parcourt longuement la liasse de feuillets qu'il en extrait, sélection de photogrammes issus des Histoire(s) du cinéma et assortis d’une mystérieuse invitation. Sourcils froncés, grimaces et moue dubitative : « Il n'y a pas à dire, il a quand même un certain talent... Je ne comprends rien… Je trouve ça assez beau, mais je ne comprends rien. Je ne suis pas poète, moi». Un dialogue de sourd - l’expression est avancée par l’interviewer. Et le sociologue de renchérir : « … dès l’origine », pour conclure dans un soupir : « Pauvre Bourdieu ! ».
La messe est dite : d’un bord, les élucubrations d’un artiste aux visions fulgurantes et à la pensée obscure ; de l’autre, l’air dépité du sociologue, curieux par nature mais frustré dans son désir d'objectivation. Une même solitude, tiraillement de la posture intellectuelle livrée à la fausse neutralité de l’objectif. Pierre Carles ne filme pas Bourdieu, il l'emblématise. Et c'est à son corps défendant que le film révèle ce que pourrait être le pendant d'un sport de combat : un art de contrebande qui se livre sous pli fermé aux dispositifs mécaniques d’enregistrement.
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Au fond, le travail de la pensée apparaît ici comme secondaire, figé dans quelque clé théorique immuable, le véritable enjeu se situant dans la gestion quotidienne et prosaïque d’un patrimoine déjà collectif : l'oeuvre à ordonner, les troupes à mener, un public à séduire. Bénéfices et contraintes d'un statut d'exception au sein du monde intellectuel, à l’origine de vocations et d'adhésions passionnées. Seul apparaît en somme le Bourdieu de la scène et de la chapelle théorique, au croisement des champs médiatiques, académiques et politiques. Seul écart dans ce programme bien lisse : la saillance du cinéma - pas n’importe quel cinéma, celui de Godard, tandis que le sociologue reçoit du cinéaste, un pli adressé par coursier. « Le grand jeu » commente Bourdieu, l’œil pétillant, tandis qu’il décachette l’enveloppe et parcourt longuement la liasse de feuillets qu'il en extrait, sélection de photogrammes issus des Histoire(s) du cinéma et assortis d’une mystérieuse invitation. Sourcils froncés, grimaces et moue dubitative : « Il n'y a pas à dire, il a quand même un certain talent... Je ne comprends rien… Je trouve ça assez beau, mais je ne comprends rien. Je ne suis pas poète, moi». Un dialogue de sourd - l’expression est avancée par l’interviewer. Et le sociologue de renchérir : « … dès l’origine », pour conclure dans un soupir : « Pauvre Bourdieu ! ».
La messe est dite : d’un bord, les élucubrations d’un artiste aux visions fulgurantes et à la pensée obscure ; de l’autre, l’air dépité du sociologue, curieux par nature mais frustré dans son désir d'objectivation. Une même solitude, tiraillement de la posture intellectuelle livrée à la fausse neutralité de l’objectif. Pierre Carles ne filme pas Bourdieu, il l'emblématise. Et c'est à son corps défendant que le film révèle ce que pourrait être le pendant d'un sport de combat : un art de contrebande qui se livre sous pli fermé aux dispositifs mécaniques d’enregistrement.
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