Mary (Ferrara, 2005)
Depuis The Blackout, délicat tournant, son cinéma se montre à chaque film plus complexe, ardu, insaisissable. Aussi, toujours plus limpide. Trace sa voie en solitaire avec une persévérance superbe et dérisoire. A quoi s'emploie alors Mary, hormis repasser les plats, reprendre et inventorier ce qui travaille l'oeuvre depuis bientôt une décennie, minutieuse procédure d'évidement des figures d'un cinéma révolu (came, expiation, crise mystique, film dans le film et tutti quanti) ? Ou plutôt, à quoi oeuvre Mary, personnage effacé, fugace, irrésistible absente d'une équation trinitaire revisitée ?
Tôt dans le film, une limousine traverse New-York. Se risque à emprunter un raccourci tandis qu'à son bord, deux hommes conversent aimablement, font état de la nouvelle donne à prévaloir dans le petit monde des images. Aujourd'hui, c’est à la télé que tout se passe. Formule expéditive - qu'est-ce qui se passe au juste ? - et constat déjà daté. Peu importe, ce qui est décisif, c'est cette idée de déplacement, de changement de souveraineté que prolonge la procédure de dédoublement à laquelle sacrifie le film. Non plus un seul homme livré à la solitude de son repentir, mais deux personnages distincts, respectivement hommes de cinéma et de télé, inscrits à leur insu dans une relation triangulaire. A sa pointe, Mary, l’actrice abandonnée en territoire indéterminé, jamais vraiment revenue de son interprétation de Marie-Madeleine en première fidèle parmi les apôtres. Condition intermédiaire dévoilée à mi-film : un medium chasse l'autre, la figure masculine se fissure - partage qui s'opère et se résout en terrain neutre, par l'entremise d'un nouveau genre de figure mariale. Toujours ce besoin, très catholique, de médiation (intercession du prêtre, des saints et de la Vierge) ; regards et prières adressés aux Christs peinturlurés, sculptés dans le bois. Profond désir de matière, d'incarnation et de concrétude. Troisième et dernier temps du film : Marie-Madeleine délivre son évangile, annonce l'abolition des formes anciennes et l'avènement d'une "plus haute" représentation. On n'en saura pas davantage.
Mary, expatriée en Israël. Qui se livre pleinement et entièrement à ses petites pratiques rituelles, puise au besoin à différentes confessions. Sa passion et sa folie en Dieu cantonnent le religieux aux procédures d'intercession (rites, prières), art de faire et usages codifiés de communication avec le supra-sensible comme coupés de leur fonction, valant pour eux-mêmes et non plus en leur qualité médiatrice. Dans un même élan, la représentation rompt avec le référent qui l'autorise, se fonde en autonomie et se clôt sur elle-même. Manière propre à Ferrara de construire ses films sur une absence, en coquille vide, de ne plus situer leur substance que dans leur procédure. D’où cette sensualité grandissante, insistance à longer, enrober et caresser, rythme de la déambulation fluide et rutilante. Un effet de style, les surimpressions. Tout tient dans le liant, manière de joindre sans articuler, de rendre présent conjointement sans altérer ni confondre. En termes religieux, dépassement de la dichotomie sacré/profane - deux temps pour brouiller les cartes : 1) inversion de la polarité 2) neutralisation du courant alternatif. Le temps de l'hérésie (le salut dans le péché - Bad Lieutenant) puis le temps de l'indifférenciation, non plus de l'illégalité mais de l'a-légalité. Ou encore, du principe des vases communicants, circulation de la substance entre formes qui se vident et s’emplissent (le modèle vampirique - Body Snatchers) à la désubstantialisation. Fin de l'identité singulière, représenter c'est rendre idéalement malléable, d'une totale plasticité, préparer à accueillir, à épouser, à recouvrir toute forme.
Au gré de la manoeuvre, une nouvelle distribution des territoires. La pierre qui vient briser la vitre de la limousine et déloger ses occupants du confort douillet de l’habitacle, prend son essor loin, très loin de son point de chute. Dans la confusion qui s'ensuit, des silhouettes à peine distinctes - papillotes et chapeaux mous - traversent l'écran et appliquent comme une couche d'Intifada sur le vernis du Bronx. Le journaliste aura beau traduire son émoi en langage pieux - vie mondaine vs quête religieuse - il n’y a plus ni saint ni pécheur, ni spirituel ni temporel. L'indifférenciation des régimes d’images emporte celle des régimes de significations qui leur sont attachés. Le cinéma de Ferrara semble, comme en son temps l'écriture d'Henry James, cultiver l'épaisseur de sa propre inconsistance. Comme déroulant l'écheveau d'une construction policière suspendue à une révélation qui n'advient jamais ou déçoit - et pour cause. Mary affiche sans fard ses usages déviants de l'idéologique, ses représentations entières et mal dégrossies dont il ne reste plus que surface et argument prétexte, texture sujette à collage et glissement. Autre recours au religieux pour une même ouverture de l'image à sa différence et sa pluralité.
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