08 novembre 2005

[cité] L'image en creux

Images de cités en flammes et de bâtiments scolaires sinistrés, dépouilles de voitures et flancs noircis des HLM. Comme une impression de déjà-vu, motif confusément familier, déjà cent fois réalisé, annoncé ou pressenti. Et pourtant, les émeutes de ce mois de novembre 2005 affirment une singularité irréductible. Par leur ampleur, tout d’abord, leur détermination, la menace frémissante dont elles portent l’écho. Par l’aveuglement de leur violence, ensuite, qui vise sans autre égard l’ébranlement d’un ordre institué. Si bien que l’on conçoit mal, en pleine actualité, comment elles pourraient trouver terme adéquat.

Il a été dit, au moment des fléaux climatiques qui ont frappé les Etats-Unis, combien un certain cinéma américain aura pu préparer les esprits à de telles images de dévastation. Rien de comparable, ici. Des images de guérilla urbaine ont bien hanté, quinze années durant, les journaux télé comme le cinéma français - le film de banlieue, genre mort-né que la décennie passée aura vu naître et se ringardiser dans le même temps, sombrant progressivement du prophétisme politique à la pantalonnade. Mais rien de tout cela ne laissait vraiment présager ce qui est advenu ou, plus exactement, les formes que la violence revêt aujourd’hui. Significatif, à ce titre, que la grande majorité des images d’actualité portent non sur les affrontements (furtifs, insaisissables, nocturnes) mais sur les réveils douloureux, les petits matins au goût de cendre.

D’où il résulte que la manière dont les violences prennent forme et se propagent est laissée à la pleine souveraineté du commentaire, discours qui succombe alors uniformément aux exigences de la métaphore. Registre biologique, tout d’abord, empruntant au lexique de la contamination virale, modèle dont la réception aura été idéalement préparée par les menaces récentes d’épidémie. Registre militaire, ensuite : où l’on soupçonne des considérations stratégiques concertées chez les casseurs. La silhouette qui se profile est celle du terroriste et, derrière lui, des réseaux impénétrables dont il n’est que le bourgeon malfaisant. Mais alors un terroriste devenu pleinement lui-même, débarrassé de tout masque idéologique. Registre psychologisant, enfin, langage d’autorité qui stigmatise la démission de la figure parentale : ce grand embrasement aurait les allures d’un vaste terrain de jeu abandonné aux pulsions destructrices et régressives d’enfants-rois. En somme, l’émeutier 2005 est le produit d’une mutation : à la croisée du H5N1, de l’activiste fondamentaliste et du petit délinquant ordinaire. Les barbares ne sont plus aux portes du royaume, mais déjà en son sein.

On se souvient alors de L’esquive (Kechiche, 2004) : l’esquive comme tactique d’évitement et de contournement dans la parade amoureuse. Egalement comme principe d’euphémisation : le jeu discursif pour dire l’enjeu politique ; la violence d’un contexte social sur la scène du langage. Voilà qui annonçait, à sa façon, la grande absente des images actuelles, celle de la confrontation des forces de l’ordre et des agents de sa déstabilisation. Investissement du discours dans une situation de rapport de forces insoutenable chez Kechiche. Violence effectivement exercée aujourd’hui, mais seulement visible dans ses effets, après coup. Qui ne parvient toujours pas à se donner immédiatement. Il manque donc quelque chose à la représentation, où se situe le principal impensé de la réception sociale des événements, ouvrant la voie à une prise en charge par les commentateurs. Et chacun, légitimement, s’improvisera comme tel. Forme ambiguë d'engagement par procuration, application littérale de la formule de Baudrillard au sujet du 11/09 - « à la limite, c’est eux qui l’ont fait mais c’est nous qui l’avons voulu » ou, du moins, qui sommes en train de l’imaginer.

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