
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le cinéma de Satoshi Kon s’est toujours complu dans sa condition schizo : fétichisme de l’image et ambition réaliste, tout à la fois déterminé à célébrer la puissance ambivalente de l’imaginaire et à sortir l’animation de son ornière chimérique - autrement dit, la vouer, désormais, à révéler les corps (même morcelés) et à dire le monde (en déclin). Condition schizo à tendance parano, même, si l’on s’en tient à sa série, Paranoia Agent. Treize épisodes de vingt-cinq minutes qui s’emploient à entériner l’espace balisé par ses trois précédents longs métrages (Perfect blue, Millennium actress, Tokyo Godfathers). Improbable et stimulante galerie de psychotiques et de laissés-pour-compte : tous malades de l’image, sous des formes délicieusement variées, et tous victimes d’une même déréliction du lien social. A la croisée des chemins, les moyens contemporains de communication : téléphonie mobile et ordinateurs portables - SMS, forums de discussion, blogs et jeux en ligne. Formes d’interaction par l’image susceptibles aussi bien d’enfermer que d’affranchir : force d’aliénation dans ses expressions réifiées ; poussée émancipatrice tandis qu’elle emporte, à la merci d’un courant violent, l’histoire et le récit, le narrateur et les témoins, la fiction et la réalité. Manière de libérer l’image de sa malédiction, de la livrer à sa solitude tout en faisant signe vers un ailleurs ou une altérité possibles.
Surgit alors shonen bat. Jeune garçon en rollers qui traverse la nuit pour gratifier ses victimes d’un mémorable coup de batte. Les agressions se multiplient et Tokyo est en émoi. Procédure raisonnée d’enquête policière, abandonnée à mi-série. Seul lien à s’imposer entre les différentes victimes, possible mobile : toutes sont frappées alors qu’elles se trouvent émotionnellement acculées, au fond de l’impasse, dès lors que la petite systématique qui gouverne leur existence - création, popularité, personnalités multiples, corruption, etc. - se trouve confrontée à ses propres limites, incapable de les porter davantage. Shonen bat agit en fusible, intervient là où la dynamique s’épuise et la mécanique sature, pour offrir - intervention en définitive aussi salutaire que violente - une sortie jusqu’alors inconcevable. Agresseur réel, projection mentale des victimes nourrie par la rumeur, être à la nature fantomatique ? Ce qui est sûr, c’est que son statut est tout entier déterminé par sa fonction et renvoie par bien des aspects à la constitution paradoxale du sens et du mouvement qui caractérise la série. Laquelle s’exposera logiquement au démontage et au dévoilement impudique de ses rouages. Affectée en somme d’une double procédure de naturalisation et de déconstruction de l'emprise du visible : une image, ça pousse, ça enfle, ça étend son champ selon sa force propre ; ça se construit et ça se détermine, c’est le produit d'une grammaire - sociale, culturelle, technique.
S’il ne fallait retenir de cet ambitieux projet qu’une seule piste, c’est probablement à la collusion du textuel et de l’iconique qu’il conviendrait de s’attacher. Où l’on apprend que le visible devient machine productrice de langage. Héritage d'une culture de l’idéogramme, réponse de l’Orient à cette « ambition occidentale », pointée par de Certeau, « d’articuler sur du texte la réalité des choses et de la reformer ». Preuve, s'il en fallait, que ce règne sans partage de l’image prophétisé avec l’avènement de la télé, se révèle sitôt advenu déjà redéfini, pour ne pas dire dépassé.
---

4 commentaires:
j'ai vu quelques épisodes, c'est assez virtuose formellement (comme d'habitude chez Satoshi Kon) et très alléchant (je vais voir la suite)...merci en tout cas pour cette découverte...
La série est virtuose à tous points de vue, effectivement. Et se paie le luxe d'une réflexivité de plus en plus poussée, sans pour autant sacrifier l'émotion ou se laisser enfermer dans sa propre maîtrise formelle. A ce stade, ça relève du (petit) miracle.
Je suis impatient d'avoir votre avis, une fois que vous l'aurez découverte dans son intégralité. Les derniers épisodes m'ont tout bonnement laissé sans voix.
enfin terminé de voir l'entièreté de la série; c'est assez impressionnant, assez culotté ces changement de ton, voir même de genre, en cours de route; il prend le risque de lâcher son spectateur...et puis j'aime beaucoup le fait que chaque épisode soit construit différemment (enh particulier dans les 5/6 derniers), je veux dire : chaque épisode semble inventer sa propre narration, sa propre façon d'amener l'intrigue...
Je ne suis pas encore bien sûr d'avoir saisi comment ça fonctionne, pourquoi ça tient, comment le fil se tend à travers (et en dépit de) toutes ces ruptures.
Il y a une grande sensualité, je trouve, dans la façon dont la série se cherche et s'expérimente, démonte et remonte à volonté son récit et son matériau. On longe, on caresse, on se laisse porter, on prend par le flanc ou par la bande. Et tout cela avec une parfaite assurance, pétri de la certitude que tout ce qui fait écran, coude, déviation, tous ces reflet éclatés, constituent le plus sûr accès à la vérité des choses. Conception très estimable.
Je viens de découvrir La légende de la forêt de Tezuka et le programme de courts qui avait accompagné sa sortie, bien tardive, il y a 2 ou 3 ans en France. Il est clair qu'il y a la même exigence et la même générosité chez Satoshi Kon. Une très haute idée de l'animation et de ce que sa liberté implique en retour, qui devra tôt ou tard, je pense, avec l'emploi toujours plus facilité du numérique, se poser à l'ensemble du cinéma.
Enregistrer un commentaire